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MARCHÉS LAITIERS/ QUOTAS L'abolition des quotas laitiers vue de Bruxelles

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A la veille de l'abolition des quotas laitiers, les spéculations vont bon train sur l'avenir du secteur. D'un côté, l'industrie laitière, la Commission européenne et plusieurs Etats membres libre-échangistes (1), estiment que les choses se passeront sans trop de dégâts, de l'autre, les producteurs considèrent au contraire que le marché devra faire face à une augmentation de la production ainsi qu'à une baisse des prix et de l'emploi.

A partir du 1er avril 2015, les quotas laitiers seront définitivement supprimés. Pour les producteurs laitiers, notamment les plus petits, il y a un risque tangible d'assister à une chute graduelle du prix du lait et de voir les moins performants d'entre eux mordre la poussière. Pour l'European Milk Board (EMB), le porte-voix des petits producteurs laitiers européens, le système qui succédera aux quotas comporte des lacunes importantes. La position des producteurs européens sur le marché en sera davantage affaiblie et ils auront encore plus de mal qu'avant à faire valoir leurs intérêts. Selon l'EMB, « les responsables politiques européens n'ont pas été à même de mettre en place des instruments de marché pour prévoir et éviter des crises. Sans instruments permettant de prévenir des crises du marché laitier, les producteurs sombreront donc dans les vagues de lait excédentaire, pendant que les multinationales de l'agroalimentaire prendront les commandes ».

PAS D'AUGMENTATION MAJEURE DE LA PRODUCTION DE LAIT SELON BRUXELLES

Pour d'autres, comme l'industrie laitière et la Commission européenne, l'après-quotas ne peut offrir que des opportunités, même si des problèmes de transition temporaires sont à prévoir. Ainsi, pour le commissaire à l'agriculture, Phil Hogan, après le 1er avril 2015, il ne faudrait pas s'attendre à une augmentation importante de la production de lait en Europe. Résolument optimiste, celui-ci veut croire en l'avenir du secteur laitier européen. Selon les prévisions de marché de ses services, les perspectives de croissance restent « très encourageantes », notamment en ce qui concerne les produits à valeur ajoutée comme le fromage, mais aussi les ingrédients utilisés pour la fabrication de produits nutritionnels, sportifs ou diététiques. Pour le commissaire irlandais, « la suppression du régime des quotas laitiers est à la fois un défi et une chance pour l'Union ». Un défi, car une génération entière d'éleveurs de bétail laitier se verra obligée de s'adapter à un nouvel environnement et qu'à cela viendra sûrement s'ajouter une certaine volatilité des prix. Ce serait aussi une chance « en termes de croissance et d'emploi », car à ses yeux « en se concentrant davantage sur les produits à valeur ajoutée et sur les ingrédients pour les aliments “fonctionnels”, le secteur laitier a le potentiel pour devenir un véritable moteur économique de l'UE ». Quant aux zones plus vulnérables dont les activités pourraient se voir menacées par la suppression du système de quotas, celles-ci peuvent tout simplement se rabattre sur « tout l'éventail de mesures de développement rural dans le cadre du principe de subsidiarité ».

OPTIMISME DE L'INDUSTRIE LAITIÈRE EUROPÉENNE

L'analyse de l'après-quotas faite par l'industrie laitière européenne n'est pas très éloignée de celle du commissaire européen à l'agriculture. Elle estime que les producteurs laitiers ont eu assez de temps pour se préparer à l'abolition des quotas. Elle rappelle que durant la dernière campagne laitière 2013-2014, pas moins de 20 des 28 Etats membres sont restés au-dessous des quotas qui leur avaient été attribués. En d'autres termes, les quotas n'y jouaient plus leur rôle de régulateur de volume. Et c'est le marché et les prix du lait qui ont repris ce rôle dans ces Etats membres et qui déterminent désormais la quantité de lait devant être produite. L'industrie laitière table sur une demande en produits laitiers en continuelle augmentation ces prochaines années, en particulier en dehors de l'UE et dans les régions qui sont déjà déficitaires en lait. Elle considère que les régions actuellement exportatrices devront produire davantage de lait pour satisfaire cette demande. Les prix, eux aussi, connaissent une croissance au niveau mondial : sur la période 1994-2006, le prix du marché mondial pour la poudre de lait entier s'élevait environ à 1 838 dollars/tonne, sur la période 2007-2014, la moyenne était d'environ 3 741 dollars/tonne. Cependant, l'industrie laitière européenne admet que la suppression des quotas pourra causer des problèmes de transition temporaires. Elle rappelle que suite aux prix du lait favorables en 2013 et 2014, la production laitière a fortement augmenté dans l'UE. Cette hausse était supérieure à l'augmentation normale de la demande et les prix ont été mis sous pression, alors que l'embargo russe fermait des débouchés. L'importante baisse des prix de vente n'a pas encore tout-à-fait été répercutée au producteur, estime-t-on au sein de la profession.

COPA-COGECA : « ALLER AUDELÀ DU FILET DE SÉCURITÉ »

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En vue de la fin des quotas laitiers, le Copa-Cogeca (syndicats des agriculteurs et des coopératives de l'UE) a tenu à rappeler les mesures qui seraient nécessaires pour assurer la viabilité du secteur laitier dans les années à venir. Les syndicalistes agricoles considèrent qu'après la fin des quotas, les producteurs de lait continueront d'être exposés à la volatilité des marchés. « Un phénomène, qui va persister et qui constitue un facteur de risque pour les entreprises agricoles et frappe durement les investissements », estime Mansel Raymond, le président du groupe de travail « Lait et produits laitiers » au sein du Copa-Cogeca. Pour lui, sur le court terme, les producteurs de lait, confrontés à de lourds problèmes économiques, rencontreront des difficultés de liquidités. C'est pourquoi, il estime « crucial » que les fonds du super-prélèvement laitier (dus par les producteurs qui ont dépassé le volume des quotas de production) restent dans le secteur, de telle sorte que des investissements « puissent maintenant être réalisés pour permettre au secteur de répondre à la demande qui devrait augmenter à moyen terme ». Bien que le cadre réglementaire européen inclue déjà des mesures de marché qui contribuent à protéger les producteurs contre la volatilité, comme l'intervention publique et le stockage privé, elles ne représentent plus un réel « filet de sécurité » en mesure d'aider les producteurs de lait durant les périodes de grave déséquilibre de marché. Ces instruments doivent être adaptés et rendus plus efficaces afin de tenir compte de la hausse des coûts de production et des réalités de marché. Le Copa-Cogeca considère que d'autres outils de gestion des risques sont indispensables et pourraient inclure le développement des marchés à terme dans le but d'atténuer en partie la volatilité sur le marché. Les assurances revenu/marges pourraient être envisagées ou mieux adaptées pour aider les agriculteurs à gérer les risques multiples. Pour Pekka Pesonen, le secrétaire général du Copa-Cogeca, dans l'après-quotas, « il sera plus important que jamais pour les producteurs de s'affilier à des coopératives en vue d'améliorer leur position sur le marché, ce qui leur permettra d'obtenir un meilleur prix pour leur lait ». De surcroît, les dispositions relatives au « paquet Lait » de 2012 de l'UE, qui visent à renforcer les relations contractuelles entre les agriculteurs et les transformateurs, sont importantes. « Un fonctionnement correct et équitable de la chaîne d'approvisionnement laitière est également indispensable et le marché se doit de mieux rémunérer les producteurs de lait ».

(1) Allemagne, Royaume-Uni, Irlande et Suède, notamment, en faveur d'une dérégulation des marchés

LES QUOTAS : UN SYSTÈME DESTINÉ À DÉCOURAGER LES EXCÉDENTS

Introduit pour la première fois en 1984 alors que la production de l'UE excédait de loin la demande, le régime des quotas était l'un des outils mis en place pour résoudre ce problème d'excédents structurels. Plusieurs réformes successives de la politique agricole commune de l'UE ont renforcé l'orientation du secteur vers les marchés et permis de développer, en parallèle, de nombreux autres instruments plus ciblés visant à aider les producteurs des zones vulnérables, telles que les zones de montagnes, où les coûts de production sont plus élevés. La décision de supprimer les quotas avait tout d'abord été prise en 2003 afin d'offrir aux producteurs de l'UE la souplesse nécessaire pour répondre à la demande croissante, notamment sur le marché mondial. Intention réaffirmée en 2008 avec l'adoption d'un éventail de mesures visant à réussir un « atterrissage en douceur ». Cependant, en dépit de l'existence des quotas, les exportations de produits laitiers de l'UE ont augmenté de 45 % en volume et de 95 % en valeur au cours des cinq dernières années.

STÉPHANE LE FOLL DÉFEND LE MODÈLE FRANÇAIS

Le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll défend le modèle français face au risque de dérégulation de la production laitière en Europe, alors que l'Union européenne a tourné le 1er avril la page de 31 années d'encadrement de la production laitière. « C'est un choix de libéralisation, on ne va pas revenir dessus », a indiqué le ministre de l'Agriculture à l'AFP le 31 mars. « Mais on a permis aux producteurs de s'organiser entre eux et maintenu un filet de sécurité avec la possibilité d'apporter des restitutions (dédommagements) en cas de détérioration grave du marché ». Alors que plusieurs pays du Nord, dont l'Allemagne ou les Pays-Bas, optent pour des fermes à grande échelle et l'industrialisation de la production, en France les producteurs ont été encouragés à se regrouper en GAEC, les groupements agricoles d'exploitation en commun, rappelle-t-il.

De quelque 400 000 exploitations en 1986, la France est passée à 68 000 aujourd'hui, pour une production annuelle de 24 milliards de litres. « En tant que député européen j'avais voté contre la fin des quotas en 2008 », rappelle encore Stéphane Le Foll, dont trois tentatives de faire rouvrir le débat à Bruxelles depuis son arrivée au ministère, en 2012, 2013 et de nouveau fin 2014, sont restées vaines. « Clairement il n'y a pas de majorité en Europe pour revenir sur la fin des quotas », constate-t-il.