Le marché européen des produits laitiers frais devra bientôt compter avec un nouveau géant : au cours du premier semestre 2006, Nestlé et Lactalis vont créer une filiale commune pour unir leur parc industriel et leur portefeuille de marques. Ce nouveau pôle, qui sera possédé à 60 % par Lactalis et à 40 % par Nestlé devrait totaliser 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires dès la première année de son exercice. Les deux industriels devraient être complémentaires au sein de cette joint-venture, le suisse apportant innovation et savoir-faire marketing au français, pauvre en marques mais riche en MDD sur ce secteur, qui de son côté pourra mettre à profit ses capacités logistiques. Si l’opération offre au groupe de Laval un nouvel axe de développement (son chiffre d’affaires passerait de 6 à 7 milliards d’euros), c’est pour le numéro un mondial de l’agroalimentaire une bonne solution pour poser de nouvelles bases à une activité déficitaire depuis de nombreuses années. Un choix qui laisse craindre aux syndicats un désengagement à terme de Nestlé des produits laitiers frais, même si le groupe considère toujours cette activité comme « stratégique ».
Effervescence dans les produits laitiers : un nouvel acteur de poids devrait voir le jour dès le premier semestre 2006 dans le paysage européen… avec peut-être une reconfiguration du secteur à la clé. Nestlé et Lactalis joignent leurs forces et s’apprêtent à regrouper leurs produits laitiers frais. Le géant suisse et le deuxième groupe agroalimentaire français ont annoncé la création d’une filiale commune, détenue à 60 % par Lactalis et 40 % par Nestlé. Cette joint-venture permettra de cumuler les 500 000 euros de chiffre d’affaires du premier au milliard du second sur une zone couvrant l’Union européenne, la Suisse et la Norvège. Certes, cette alliance n’est pour l’instant qu’à l’état de projet, mais elle n’a pas fini d’entraîner des spéculations de tous ordres sur l’évolution du secteur. Pour l’instant, la réussite de l’opération est encore suspendue « à l’approbation des autorités de la concurrence », « après consultation des représentants du personnel », comme l’indique Lactalis dans son communiqué.
« Une belle boutique »
La société, qui n’a pas encore de nom, va permettre aux deux groupes de jouer de leur complémentarité pour faire évoluer un portefeuille d’une vingtaine de marques. L’ensemble devrait totaliser environ 18 % (10 % de parts de marché de Nestlé + 8 % de Lactalis) du marché français des produits laitiers frais, juste derrière les 38 % de Danone, sur un marché qui a atteint 2,3 millions de tonnes en 2004. « C’est une belle boutique où chacun amène ce que l’autre n’a pas », confie un spécialiste du secteur. En effet, côté suisse, tous les produits laitiers frais commercialisés sous la marque ombrelle Nestlé, les marques La Laitière, Sveltesse, Yoco, Fruttollo, Munch Bunch, Ski, pourront bénéficier de l’organisation logistique de Lactalis. A l’inverse, le groupe de Laval, qui ne possède que très peu de marques (B’A et Bridélice) mais produit beaucoup de MDD, va enrichir ses produits frais de l’expérience marketing et du potentiel d’innovation de Nestlé. Cette alliance aura l’envergure nécessaire pour peser sur un marché européen qui représentait 5,161 millions de tonnes en 2004 pour 14,2 milliards d’euros (Belgique, France, Italie, Allemagne, Pays-Bas, Espagne, Grande-Bretagne / source Yoghurt & chilled dairy desserts 2004 Market trends et innovations Leather Food International ).
Une nouvelle phase de développement pour Lactalis…
Avec cette opération, Nestlé et Lactalis font d’une pierre deux coups. D’une part, le groupe français, leader européen du fromage avec des marques emblématiques comme Président, Salakis, Lanquetot, Bridel ou encore le roquefort Société, reprend son ascension. Alors que son chiffre d’affaires devrait atteindre 6 milliards d’euros en 2005 (contre 5,675 pour 2004), l’opération en cours va le faire bondir à 7 milliards, tout le chiffre d’affaires de la nouvelle joint-venture étant théoriquement consolidé dans ses comptes. Tout en poursuivant ses opérations de croissance externe (voir ci-contre) qui lui permettent de se développer à l’international, Lactalis s’apprête à compter parmi les leaders des yaourts, desserts frais, et fromages frais. Jusqu’alors, ce groupe détenu à 100% par la famille Bésnier misait principalement sur les MDD – 26% du marché, en progression de 3% – pour se développer sur ces produits qui représentent 11 % de son chiffre d’affaires. Il se positionne dorénavant de manière plus incisive sur un segment des plus porteurs de l’alimentaire, variant de +1 % à –1%, et qui garde la tête hors de l’eau notamment grâce aux innovations et à son image santé. Un choix qui « influera forcément sur la stratégie du groupe en terme de MDD », indique Luc Morelon, directeur des relations extérieures de Lactalis.
D’autre part, la création de cette filiale commune offre à Nestlé, premier groupe agroalimentaire mondial (avec 56 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 550 usines et 247 000 employés à travers le monde), une solution pour relancer une activité déficitaire dont il n’arrive pas à se dépêtrer depuis de nombreuses années. « Nous ne sommes pas contents de notre position et de nos références,explique un porte-parole de la société. Nous cherchions depuis quelque temps une solution pour cette activité, ce n’est un mystère pour personne».
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
… et une porte de sortie pour Nestlé ?
« C’est un retrait à terme de Nestlé », tempête Jean-Pierre Ribout, membre permanent CGT du CCE de Nestlé France. « Le groupe régresse dans les produits frais depuis des années, même le rachat de la branche produit frais d’Unilever (marque La Roche aux fées) dans les années 80 a été un fiasco en termes de parts de marché», poursuit-il, « et il s’agit aujourd’hui pour le groupe de vendre et de laisser quelqu’un restructurer, car il est certain que 40 % vont finir par se transformer en 0 %». Certes, le français aura vraisemblablement les rênes de la nouvelle société, chapeautée « par un conseil d’administration composé de dirigeants des deux partenaires, Lactalis détenant la majorité », selon le communiqué de Nestlé. Mais « abandonner cette activité serait une bêtise», affirme le porte-parole du groupe suisse, qui explique qu’« il s’agit de retrouver une base solide et profitable. Cette idée que Nestlé est en train de se désengager de la France est fausse : nous voulons garder nos produits laitiers frais, très importants pour notre image bien-être ». Effectivement, le groupe de Vevey devrait par exemple conserver en son nom propre le pôle recherche et développement de Lisieux, qui « continuera à fournir la gamme de produits laitiers frais en innovations ». « Nous avons la volonté de créer un pôle européen important, avec des objectifs ambitieux», conclut-on auprès du groupe.
Mais la taille du nouveau parc industriel de la joint-venture laisse certains dubitatifs : aux cinq sites de Lactalis – notamment ceux de Laval et de Bayeux – vont s’ajouter ceux de Nestlé dans l’Hexagone (Vallet, Lisieux – à côté du pôle R/D –, Quincy et Andrézieux) et à l’étranger (Guadalajara, Viledecans et Penafiel en Espagne et Cuwington au Royaume-Uni). Soit au total une douzaine d’usines. Si l’on indique du côté des industriels que ces sites « sont complémentaires», « il va forcément y avoir des doublons », analyse pour sa part Jean-Pierre Ribout. En cas de restructuration, « les sites de Vallet et de Lisieux, de faibles capacités de production, seraient les premiers à baisser le rideau», indique un industriel du secteur.
Un secteur amené à évoluer
Car la nouvelle société aura fort à faire sur le marché européen face à d’autres poids lourds comme l’allemand Müller, le néerlandais Campina ou encore le suédo-danois Arla. « Ce partenariat intelligent est un premier pas dans la restructuration du secteur», affirme un spécialiste des produits laitiers. « C’est sans doute le début d’autres mouvements. Tous les acteurs vont être impactés, mais de manière différente en fonction de leurs produits et de leur positionnement (MDD, marques propres…)». Il va sans dire qu’en ces temps de conjoncture difficile, le climat est propice aux rachats qui permettent les économies d’échelles... Et déjà, les rumeurs vont bon train : selon le journal londonien The Guardian, le même Lactalis serait en négociations pour mettre la main sur le groupe laitier et fromager Dairy Crest. Pour 1,175 milliard d’euros, il avalerait le numéro deux britannique qui fabrique notamment les petits suisses Petits Filous en partenariat avec Yoplait, du cheddar et du beurre. Ce projet, qui serait baptisé « Projet Marguerite » selon le quotidien, donnerait à Lactalis 60 % du marché britannique du fromage. Au siège, à Laval, on donne du « no comment ».