Présente au congrès de l’Unaf, la société familiale Michaud (créée en 1920), première PME dans le secteur du miel, commercialise 10 000 tonnes par an, dont 30% à 40% sont produites en France. Ses deux marques les plus connues sont « Lune de miel » qui réalise 30% des parts de marché en grande distribution et « L’apiculteur » qui en réalise 15%. Environ 500 apiculteurs français vendent leur miel chaque année à la société Michaud dont un tiers sont des fournisseurs réguliers. L’entreprise, dont le siège est situé près de Pau (Gan, Pyrénées-Atlantiques) possède également sa propre exploitation de 5 500 ruches réparties pour moitié en Provence et dans le Sud-Ouest. Bernard Saubot, directeur du développement apicole et responsable des ruchers, confirme les observations souvent faites par les apiculteurs : l’affaiblissement des ruchers coïncide avec l’arrivée sur le marché des insecticides en enrobage de graines.
Vous possédez une exploitation apicole importante et vous êtes en contact avec 500 apiculteurs. Vous disposez donc d’un regard plus large sur ce qui se passe dans le secteur apicole que la majorité des apiculteurs. Partagez-vous leurs remarques au sujet de l’affaiblissement des colonies d’abeilles ?
Nous avons très rarement des empoisonnements massifs d’abeilles. Mais on observe un affaiblissement des colonies, une baisse de fertilité de la ruche et le niveau des récoltes chute. En 2004, la production moyenne est en dessous de celle des dernières années. La dernière bonne récolte à Pau remonte à 1997. Depuis, nous avons une succession de problèmes qui semblent causés par un empoisonnement diffus et à faible dose. Cette intoxication chronique se traduit par des chiffres dramatiques : chaque année, 25% à 30% de nos ruches disparaissent sans raison identifiée. Commme les apiculteurs, nous consacrons une bonne partie de notre temps à reformer un cheptel qui s’épuise en permanence. C’est ce que l’on constate dans les zones de grandes cultures.
Observez-vous une différence entre les zones de grandes cultures et les autres ?
En zones de grande culture, les dépopulations ont coïncidé exactement avec l’apparition des insecticides d’enrobage des graines. Nous pouvons voir leur incidence sur la production de miel. Sur les dix dernières années, nous avons eu environ 1 500 fournisseurs dont certains nous vendent toute leur production. Nous avons un suivi des achats à nos fournisseurs. Et nous avons constaté des dizaines de cas de baisses de productions importantes chez ceux qui nous livrent la totalité de leur production. L’un deux, auparavant en Pays de Loire, est devenu salarié de notre entreprise après avoir cessé son activité : en dix ans, sa production était passée de 35 tonnes à 10 tonnes. Avec le même nombre de ruches, la même conduite de ruchers...
Quelles observations faites-vous en Provence, hors des zones de grande culture ?
Dans les zones de lavande, nous avons parfois des intoxications foudroyantes liées aux insecticides. C’est ce que l’on connaissait également en zone de grande culture avant les enrobages de graines. Mais l’impact est immédiat uniquement. La ruche meurt le plus souvent. En dehors de ces épisodes, nous avons entre 5% et 10% de mortalités. Nous pouvons observer la différence entre les deux exploitations, conduites exactement de la même façon : celle située à côté de Pau connaît des mortalités de 25% à 30% et celle située en Provence de 5% à 10%.
Les maladies ne sont-elles pas en cause dans cet épuisement des ruchers ?
Nos ruchers sont très surveillés. Nos professionnels connaissent sur le bout des doigts toutes les pathologies. On évoque régulièrement de nouvelles maladies en citant le varroa et la loque. Le varroa est apparu en France au début des années 80. Quant à la loque américaine, elle a explosé dans les années 40/50. Il n’y a pas de nouvelles maladies. Ces maladies ont été traitées sans conséquences particulières sur les colonies jusqu’en 1996 (année de mise sur le marché des insecticides systémiques, ndlr). En revanche, quand les colonies sont très affaiblies, les maladies se développent dans les ruches. Il nous faut exercer un suivi attentif pour anticiper les problèmes.
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Avez-vous fait part de vos observations ? Et à qui ?
Il y a trois ou quatre ans, nous avons organisé une table ronde avec les apiculteurs, les maïsiculteurs, les coopératives de notre région et l’AGPM. Elle s’est bien passée mais il n’y a eu aucune avancée. On nous a répondu que les substances homologuées étaient inoffensives et que les agriculteurs ne pouvaient pas s’en passer. Cela révèle une dépendance extraordinaire. C’est incroyable qu’une profession soit dépendante de seulement deux molécules.
Les directions services vétérinaires (DSV) sont-elles attentives à vos problèmes ?
Nous sommes un gros département d’élevage et les DSV se plaignent de consacrer aux abeilles un temps disproportionné. Elles envoient souvent un agent sanitaire apicole qui fait un rapport et au mieux quelques prélèvements en cas de surmortalités et souvent, ces prélèvements sont destinés à rechercher uniquement les maladies. Nous n’avons pas connaissance des résultats. Par exemple, il y a eu une intoxication aigüe et massive près de Pau en février chez trois apiculteurs de la commune de Lescar. Le DSV a répondu que les analyses des abeilles prélevées n’ont rien permis de trouver. L’affaire risque de s’arrêter là. Puis il y a eu un épisode en août à Puycasquier (Gers). Des analyses ont été faites, les résultats ne sont pas connus. Quand l’apiculteur touché a organisé une réunion en invitant la direction départementale de l’agriculture, la DSV..., personne de l’administration n’est venu. Dans le contexte actuel, c’est incompréhensible.
Une synthèse des DSV estime que 1% des ruchers seulement a connu des problèmes en 2004. Etes-vous d’accord ?
On nous objecte souvent qu’il n’y a pas tant de problèmes que ça, pas de plainte, pas de déclaration. Il est vrai que peu d’apiculteurs se manifestent parce que les démarches n’aboutissent à rien. D’autre part, beaucoup d’entre eux sont âgés et renoncent à se battre. Ils veulent aller jusqu’à la retraite sans histoire. Ce n’est pas facile. Depuis la suspension du Gaucho et du Régent, le dialogue est parfois rompu avec les agriculteurs dont certains refusent de laisser aux apiculteurs des emplacements sur leurs terres. Nous assistons à la disparition de nos fournisseurs. Il y a un vrai malaise dans la profession. Il est temps d’en prendre conscience. Il y a de tels problèmes aujourd’hui que je ne comprends pas comment on remet en cause les observations des apiculteurs. Aucun esprit sensé ne peut les remettre en cause.