La 22e Conférence internationale sur le climat des Nations Unies (Cop22) se tenait à Marrakech du 7 au 18 novembre. Paris était la Cop de l’Accord climat. Marrakech est la Cop des solutions dont fait partie l’agriculture africaine. Au-delà de l’enjeu climatique, le président de la République française a rappelé, le 16 novembre, qu’il s’agissait d’un enjeu de développement et de sécurité.
« Il y a une urgence aussi pour l’agriculture, l’accès à l’eau et la formation, donc l’emploi », a déclaré le président de la République française François Hollande au sommet des chefs d’États et de gouvernement africains à Marrakech, le 16 novembre. Le président a rappelé que les questions climatiques étaient un enjeu de développement dont fait partie la sécurité alimentaire, aux côtés de l’accès à l’énergie. C’est aussi le sens de l’Initiative pour l’adaptation de l’agriculture africaine aux changements climatiques (AAA) lancé à la suite de la Cop21 pour mettre en œuvre concrètement l’Accord de Paris, notamment sur le volet agricole.
Le livre blanc de l’initiative rappelle les priorités de l’initiative : « gestion des sols, maîtrise de l’eau agricole, gestion des risques climatiques et capacités de financement ». Xavier Beulin, président de la FNSEA, qui s’est rendu à la Cop22, est « enthousiasmé ». Le triple AAA, « c’est l’adaptation, la remise à niveau de l’agriculture africaine ». Pour le ministre français de l’Agriculture Stéphane Le Foll, présent aussi à Marrakech notamment pour la journée dédiée à l’agriculture le 16 novembre, le triple AAA « n’est pas une note financière, mais une note d’espoir », lit-on sur son compte twitter.
Fertilisants : plus et mieux
500 millions d’hectares de terres sont modérément ou sévèrement dégradés en Afrique, soit 27 % des sols dégradés à l’échelle mondiale. Par ailleurs, « l’Afrique est l’une des régions du monde qui consomment le moins d’intrants agricoles », lit-on dans le livre blanc qui propose « un recours plus large et plus raisonné aux fertilisants. » Néanmoins, l’initiative AAA rappelle que la diversité des espaces écologiques du continent (aride, subaride, subhumide et tropicale humide), « interdit toute utilisation automatique et uniforme des fertilisants sur l’ensemble du continent ». Parallèlement à des diagnostics locaux, l’initiative triple AAA « prône des mesures de pédagogie et d’accompagnement des agriculteurs ».
Par ailleurs, le continent compte plus de 715 millions d’hectares de terres déboisées et dégradées. Une des solutions retenues par l’initiative triple AAA est l’agroforesterie. Elle permet d’améliorer le rendement total « en combinant les cultures agricoles avec les arbres et/ou l’élevage sur une même parcelle ». Concrètement, certains « arbres à engrais » permettent de régénérer les terres et d’assurer la sécurité alimentaire. Dans le livre blanc, sont cités les arbres fruitiers, les arbres fourragers ou encore les arbres pour le bois construction et le chauffage.
Séquestration du carbone
Les sols africains représentent un immense potentiel de séquestration du carbone. Pour l’heure, « l’Afrique ne stocke que 175 gigatonnes de carbone, sur un total de 1 500 gigatonnes stockées dans le monde, soit 12 % ». Stéphane Le Foll a ouvert le 17 novembre à Marrakech la réunion constitutive du consortium de l’initiative 4 pour 1000 qui fait partie de l’initiative AAA. L’objectif est de promouvoir le stockage de carbone dans les sols. C’est aussi une initiative pour produire des indicateurs et rendre accessibles au financement les projets agricoles répondant au 4 pour 1 000.
« Il est impératif que la France augmente la part allouée à l’adaptation » (Oxfam France)
Outre les solutions techniques, l’initiative AAA entend mettre le transfert de technologies au cœur du développement agricole du continent. « Le continent se prend en main. On n’exportera plus comme avant en Afrique. Cela passera par du codéveloppement », affirme Xavier Beulin. Et d’ajouter : « L’innovation n’est pas seulement technologique ou biotechnologique, elle est aussi organisationnelle, ou parfois dans la capacité à donner du sens. » En outre, François Hollande a insisté sur le volet des énergies renouvelables notamment : « J’ai entendu plusieurs messages sur le transfert des technologies et de formation. Cette demande est légitime. La France soutiendra tous les centres de formation professionnels ».
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L’agriculture a un rôle social
L’enjeu climatique rejoint celui de la sécurité des populations. C’était le sens du propos du chef de l’État français sur « l’intérêt commun » qu’est la lutte contre le dérèglement climatique pour la sécurité « des deux continents », « pour réduire ou empêcher l’immigration ». Selon le livre blanc de l’initiative AAA, « le continent compte déjà plus de 10 millions de réfugiés climatiques ». Pour Xavier Beulin, l’agriculture a un rôle social : « L’agriculture et ses filières sont autant de solutions pour fixer les populations à leur territoire ». Par ailleurs, l’agriculture est aussi créatrice d’emplois et pourrait l’être encore davantage. En 2014, l’agriculture africaine concentrait entre 25 % et 35 % des emplois selon les pays et génèrait les revenus de près de 70 % de la population.
Le nerf de la guerre de toutes ces initiatives reste le financement. En 2015, l’objectif a été fixé de mobiliser 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 pour les pays en développement. Le 17 octobre dernier, les pays développés ont publié une feuille de route censée « faire passer de 41 milliards de dollars en moyenne en 2013-2014 à 67 milliards de dollars en 2020 » les promesses de participation, selon un document de Oxfam France publié le 15 novembre. Au Sommet africain du 16 novembre, François Hollande a rappelé la nécessité de « soutenir les pays qui doivent faire un effort d’adaptation », rappelant que les pays du Nord ont « une dette écologique » envers le continent africain qui subit de plein fouet un dérèglement dont elle n’est que très peu responsable (voir le tableau).
Son discours n’a pas convaincu la société civile. L’engagement de la France est de « porter les financements climat de 3 à 5 milliards d’euros d’ici 2020, dont 1 milliard pour l’adaptation », souligne Oxfam France. Armelle Le Comte, chargée des questions climatiques pour l’ONG, affirme que c’est « en deçà des besoins sur le terrain. » Et d’ajouter : « Il est impératif que la France augmente la part allouée à l’adaptation ».
Le groupe Avril soutient l’initiative AAA pour l’adaptation de l’agriculture africaine
« Le groupe Avril, la fondation Avril et Agropol se sont mobilisés à l’occasion de la Cop22 pour soutenir l’initiative pour l’adaptation de l’agriculture africaine », selon un communiqué, le 17 novembre. Cette initiative entend placer l’agriculture africaine et les moyens qui lui seront alloués au centre des négociations sur le climat. Ces acteurs ont présenté plusieurs projets. Par exemple, au Bénin, la Fondation Avril soutient le programme Essor (entreprises solidaires de services aux ruraux) qui doit faciliter l’accès aux marchés urbains pour 1 000 producteurs ruraux. Autre exemple : au Maroc, Avril et Lesieur Cristal sont engagés depuis 2013 pour un renforcement de la coopération avec l’amont agricole et une augmentation des productions nationales oléicoles et oléagineuses. Par ailleurs, Xavier Beulin, président de la FNSEA, a salué dans un communiqué le 17 novembre, cette initiative marocaine du triple AAA qui « promeut la résilience de la production agricole et est devenue pendant cette Cop22 une référence, un modèle, une orientation, une vision tout en étant une réalité de ce qu’il faut faire, de ce qu’il faudrait faire ». En outre, le patron du syndicat a souligné que l’initiative française du 4 pour 1000 pour « réduire les émissions rapidement » est « complémentaire et synergique avec celle du AAA. »
La Confédération paysanne craint la confiscation des terres des paysans sous prétexte de lutte contre le changement climatique
« Le risque est grand pour les paysannes et les paysans du monde de voir leurs terres confisquées sous prétexte de lutte contre les dérèglements climatiques », selon un communiqué de la Confédération paysanne, le 15 novembre. Initiée par le syndicat et par CCFD-Terres solidaires et signée par plus de 50 organisations, la déclaration « Nos terres valent plus que du carbone » critique notamment la présentation faite des terres agricoles dans l’accord de Paris comme « puits de carbone » pour compenser les émissions de gaz à effet de serre : « La production d’alimentation passerait donc au second plan au profit des promoteurs de fausses solutions qui feront des bénéfices en s’accaparant les terres sous prétexte de stocker du carbone ». Et de conclure : « Seule une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre permettra de contenir la crise climatique. »