Ceux qui auraient pu croire que l’agriculture ne mobiliserait pas les têtes d’affiche de la future présidentielle s’étaient trompés. Ce début du mois d’octobre a soudain vu Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy définir leur vision de l’agriculture. Ils ont été accompagnés par le président de la République, Jacques Chirac, qui a profité du Sommet de l’élevage de Clermont Ferrand pour définir les grandes lignes de l’avenir qu’il entrevoyait pour les agriculteurs. La campagne électorale est déjà lancée et le dossier agricole en fait partie. La raison ? Moins, sans doute, le poids électoral des agriculteurs que ce qu’implique leur activité sur l’environnement. Ce fut le thème majeur des propos de Ségolène Royal tandis que Jacques Chirac lui-même annonçait : « La nouvelle Pac (d’après 2013) devra maintenir la préférence communautaire et les aides publiques pour les fonctions sociales et environnementales de l’agriculture, qui ne peuvent être seulement rémunérées par les prix ».
Le 1er octobre, à Guingamp, au cœur de la première région agricole de France, berceau d’une agriculture intensive et tournée vers l’exportation, la candidate Ségolène Royal n’a pas manqué de « décoiffer » le monde paysan et les tenants de l’agriculture moderne. « Il va falloir remettre de l’ordre juste dans la politique agricole de la France », affirmait-elle à l’occasion d’un discours devant des militants réunis par « la Fête de la Rose ». La candidate à l’élection présidentielle, favorite à gauche selon les sondages, veut proposer une réforme de la PAC « pour décourager la destruction de l’environnement ». Elle a dénoncé « l’agriculture intensive destructrice d’environnement» et « l’invraisemblable injustice » qui fait qu’aujourd’hui « l’irrigation et la pollution par les pesticides sont encouragées puisque l’agriculture intensive est davantage subventionnée ». Et Ségolène Royal de fustiger la répartition actuelle des aides européennes. « 20 % des agriculteurs consomment 80 % des aides à l’agriculture », a-t-elle dénoncé. « Qui peut accepter aujourd’hui que les jachères donnent accès à des primes alors qu’on a besoin de terres pour installer les jeunes ?», a-t-elle martelé, indiquant qu’elle « encouragerait les appellations d’origine contrôlée et l’agriculture biologique ».
Ségolène Royal rencontrait dans l’après-midi une délégation de membres de la Confédération paysanne dont elle a dit partager « la révolte ». Elle a rappelé vouloir interdire la culture d’OGM en plein champ, estimant « qu’on nous a menti» tant sur les OGM que sur l’impact de l’agrochimie.
Il y avait de quoi satisfaire la Confédération paysanne mais surtout de quoi sidérer le syndicalisme majoritaire. « Je n’empêche pas Ségolène Royal de rouler avec la Confédération paysanne, confiait Jean-Michel Lemétayer, mais ce sont les paysans qui jugeront.» Une position qui n’empêche pas le n° 1 de la FNSEA d’envisager de demander à rencontrer la candidate si elle est confirmée par le Parti socialiste.
Agriculteur en Franche-Comté dont il préside la Chambre d’agriculture, André Thévenot regrettait surtout le ton « d’une certaine agressivité » adopté par Ségolène Royal et un discours « pas adapté à la situation actuelle». « Qu’on dise qu’il y a un problème environnemental, pourquoi pas ? », estime-t-il. Mais l’excès des pesticides « est moins le fait des agriculteurs que de la facilité avec laquelle les molécules ont été autorisées ».
Régionalisation des aides
Jean Salmon, président de la Chambre d’agriculture de Bretagne, voyait dans les propos de Ségolène Royal, une référence à la régionalisation possible des aides Pac. Un sujet qu’il connaît bien puisqu’il a été le seul à proposer, naguère, la régionalisation de ces aides. Une idée finalement abandonnée au vu de ce que cela aurait donné dans une région hétérogène comme Midi-Pyrénées. Et Jean Salmon de « regretter des discours politiques qui mériteraient une expertise plus fine de leurs conséquences ». En tout cas, la candidate socialiste aura marqué les esprits agricoles au travers de propos qui étaient sans doute autant destinés aux électeurs écologistes et citadins qu’à un électorat agricole.
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Quant à la Confédération paysanne, elle s’estimait plutôt satisfaite. « Globalement, le message de Ségolène Royal me convient », soulignait Régis Hochart son porte-parole. Toutefois, ce qu’il considère comme un premier jet de la candidate sur les sujets agricoles « manque de fond sur le métier de paysan, et sur l’aspect social de l’agriculture». Et de regretter que l’emploi, thème majeur de campagne du syndicat, n’apparaisse pas. Son positionnement est très « écolo», remarque-t-il. « Son discours n’est pas destiné aux paysans », conclut le porte-parole.
Nicolas Sarkozy lui aussi en Bretagne
Le propos de Nicolas Sarkozy se sera sans doute, le 6 octobre, voulu plus consensuel, à en croire ceux qu’il avait tenus devant les Jeunes agriculteurs début septembre, à l’occasion du championnat de labour. Il devait, ce jour là, (la décision aurait été prise, de bonne source, le 2 octobre) effectuer un déplacement dans le sud du Finistère, ayant pour thème les pôles d’excellence rurale. Visite d’une exploitation laitière et d’une des six stations expérimentales des chambres d’agriculture de Bretagne à Saint-Goazec, d’un lycée privé « horticulture et paysage » à Plomelin, puis rencontre avec les professionnels de la pêche au Guilvinec… Un vrai menu de candidat à la présidentielle. Début septembre, le ministre de l’Intérieur se plaisait à prononcer devant les Jeunes agriculteurs un discours très « chiraquien », vantant leur ardeur au travail, « n’admettant pas que des gens qui travaillent aussi dur gagnent aussi peu. Que des gens qui ne prennent pas de vacances et se lèvent à l’aube gagnent la même chose que d’autres à ne rien faire. » Et de croire « qu’il est possible que les prix agricoles rémunèrent dignement le travail, les risques, la compétence des exploitants ».
Jacques Chirac souligne les enjeux environnementaux
Tandis que Nicolas Sarkozy marchait, début septembre, sur les traces chiraquiennes, le président de la république lui-même adoptait un ton inédit, face aux professionnels réunis au sommet de l’élevage le 5 octobre. En faisant du défi écologique un des trois défis majeurs de l’agriculture, (avec l’alimentaire et celui de la puissance économique) Jacques Chirac amplifiait une dimension qu’il n’avait qu’esquissée dans ses précédentes interventions agricoles. Ainsi, il insistait sur la recherche pour des « plantes nouvelles, plus économes en eau et en intrants, mieux adaptées à la qualité des sols ou aux évolutions climatiques» ; il insistait évidemment sur les usages non alimentaires de l’agriculture, sur la chimie végétale et les biocarburants, dans la lignée des annonces actuelles du gouvernement ; et surtout il insistait sur la Pac d’après 2013 : « La nouvelle Pac (d’après 2013) devra maintenir la préférence communautaire et les aides publiques pour les fonctions sociales et environnementales de l’agriculture, qui ne peuvent être seulement rémunérées par les prix ».
Un seul ministère
Et le président de la République de demander que « les meilleurs spécialistes agricoles de l’Europe réfléchissent dès à présent à ce que doit être l’agriculture des années 2015-2020. » Discours d’adieu au monde agricole ou discours de combat (Jacques Chirac n’a pas encore affirmé ses intentions pour l’élection présidentielle de 2007), le président de la République aura, d’une certaine manière avec Ségolène Royal, contribué à définir l’écologie comme la grande exigence qui doit marquer l’agriculture. Ce n’est pas un hasard, par exemple, si, à droite comme à gauche, l’idée de réunir les ministères de l’agriculture et de l’écologie en une seule institution fait son chemin.