Abonné

L’agriculture bio face aux défis du changement d’échelle

- - 9 min

Jusqu’à quand la dynamique bio va-t-elle se poursuivre ? L’Agence bio estime qu’en 2016, le chiffre d’affaires du secteur va gagner 20 % par rapport à 2016 pour atteindre 6,9 milliards d’euros. Du champ à l’assiette, tous les indicateurs sont au vert. L’agriculture bio représente 5,8 % de la surface agricole utile française. Dès aujourd’hui, la filière est en train de relever les défis du changement d’échelle. Ils sont nombreux : équilibre et transparence du marché, organisation des filières, animation territoriale, Pac-post 2020. Florent Guhl, directeur de l’Agence bio, revient avec Agra Presse sur les grandes priorités de l’établissement pour les années à venir.

« Le secteur bio confirme son envol en 2016 », a déclaré Florent Guhl, directeur de l’Agence bio, en conférence de presse à Paris, le 21 septembre. « À la fin de l’année, le marché bio devrait atteindre les 6,9 milliards d’euros, soit un gain de 1 milliard d’euros en seulement un an », développe-t-il. Rien qu’au 1er semestre 2016, la croissance du marché est de +20 % par rapport au 1er semestre 2015 (voir tableau). Côté production, la surface certifiée bio dépassera le 1,5 million d’hectares fin 2016, « soit plus de 5,8 % de la surface agricole utile ». Pour les années à venir, difficile de prévoir un essoufflement de la tendance. 260 000 hectares sont entrés en première année de conversion en 2016 et seront certifiés dans deux ans. Toutes les filières sont concernées par la dynamique, certaines davantage. En lait, en grandes cultures et en vin, la progression est fulgurante. Au premier semestre 2016, « ce sont plus de 50 000 ha de grandes cultures qui ont débuté la conversion », ce qui correspond à 696 fermes nouvellement notifiées. En filière laitière, 562 nouveaux éleveurs se sont engagés en bio, ce qui représente une augmentation de près de 25 % du nombre d’élevages laitiers. L’Agence bio appelle à un développement « maîtrisé et équilibré » du changement d’échelle. Pour cela, de nombreux défis sont à relever.

Maîtriser et équilibrer le marché

Face à la vague de conversion, « il y a un risque de déséquilibre du marché, mais les filières professionnelles sont organisées et se mobilisent pour relever le défi », explique Myriam Loloum, une des responsables filières chez Unebio, l’union des éleveurs bio qui est aussi la première entreprise de commercialisation des viandes bio. Un des points clés de la stratégie d’Unebio est « l’adéquation de l’offre et de la demande » pour atteindre l’équilibre. Deux déséquilibres menacent le bio. Si la demande dépasse l’offre, le recours aux importations s’accélérera. Et si l’offre dépasse la demande, ce sont les prix qui risquent de chuter. Chez Unebio, l’équilibre du marché passe par un « approvisionnement planifié par les éleveurs bio du réseau ». En filière laitière, « on ne nie pas le risque de déséquilibre », constate aussi Christophe Audouin, directeur général de Les 2 Vaches, la branche laitière bio de Danone. Mais face à la vague de conversions, « les débouchés sont là », rassure-t-il. Rien qu’au premier semestre 2016, la consommation de produits Les 2 Vaches a progressé de 79 %, selon les données Kantar publiées le 22 septembre. Par ailleurs, la maîtrise du marché pose aussi la question du prix payé au producteur. Christophe Audouin ajoute : « Notre objectif est de donner de la visibilité aux éleveurs. Nous avons des contrats pluriannuels avec un prix fixé à 50 % en fonction du coût de production et à 50 % en fonction du marché. »

Par ailleurs, la filière travaille à la transparence du marché. « Les données sont aujourd’hui plus nombreuses du fait du développement des filières. On est au travail avec FranceAgriMer et l’Inao pour faire un observatoire des marges et des prix », développe Florent Guhl. Sur certains produits, les résultats pourraient être présentés en 2017. Il s’agit du steak haché et du lait. « Nous voulons plus de transparence. L’enjeu est le commerce équitable au sein des filières bio », commente-t-il.

Des soutiens financiers à la carte en région

Dans les régions, au-delà de l’épuisement des aides à la production (conversion, maintien), le financement de l’animation dans les territoires à travers les réseaux des chambres d’agriculture, de la Fnab (Fédération nationale des agriculteurs bio) ou encore des distributeurs est objet de préoccupations. « Dans certaines régions, la baisse des crédits animation territoriale pourrait diminuer le nombre de techniciens et de conseillers spécialisés bio. Les signes ne sont pas très encourageants », regrette Myriam Loloum. En Rhône-Alpes, on s’inquiète chez Corabio (antenne régionale du réseau Fnab) : « La Région nous fait comprendre que les crédits pour l’animation des territoires devraient diminuer ». Rien d’officiel pour le moment : le budget régional sera voté à la mi-novembre.

En Bretagne, les changements imposés par la réforme territoriale sèment le doute. Le département du Morbihan se plaint de la loi NOTRe (réforme territoriale) qui contraint les conseils départementaux à n’intervenir en agriculture qu’en accord avec la région Bretagne. Pour l’accompagnement de la bio, un accord a été trouvé, il y a quelques jours avec tous les départements bretons, rapporte le vice-président à l’agriculture de la Région, Olivier Allain, le 22 septembre. Lors d’une réunion entre le conseil régional et les quatre départements, ces derniers se sont engagés à maintenir leur soutien aux services de conseil en agriculture biologique : entre 80 000 et 100 000 euros par an et par département pour le réseau des Gab (réseau départemental de la Fnab), et 500 000 euros par an et par département pour les chambres d’agriculture.

Il existe par ailleurs une structure interprofessionnelle, Initiative Bio Bretagne, qui rassemble plusieurs maillons de la filière bio bretonne et assure entre autres des actions d’animation, de promotion, de recherche, de documentation… Et récemment, le directeur de la Draaf Philippe De Guénin a ouvert des discussions sur le financement de la structure, s’inquiétant notamment d’une possible baisse des subsides des conseils départementaux. Le directeur de la Draaf propose que l’enveloppe récoltée grâce aux cotisations des adhérents à l’interprofession augmente sensiblement.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

À l’échelle nationale, le programme Ambition bio 2017 devrait évoluer

Outre les solutions territoriales au soutien financier du bio, le programme national Ambition bio 2017 pourrait aussi évoluer (lire l’interview de F. Guhl). Pour l’heure, Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, a rappelé que l’objectif reste « de donner un nouvel élan au développement de toutes les filières de l’agriculture bio ». Par ailleurs, le Fonds avenir bio géré par l’Agence bio est doté de 4 millions d’euros par an. Marianne Salanville, chargée de mission filières bio chez Coop de France, explique qu’un travail est en cours avec les membres de l’Agence bio (Coop de France, Fnab, APCA et Synabio) : « Aujourd’hui, la priorité porte sur les grandes cultures. Mais au sein de l’Agence bio, il y a des réflexions sur une ouverture de la priorisation de ce fonds ». Enfin, Stéphanie Pageot, présidente de la Fnab, rappelait début septembre ses craintes sur les crédits d’État pour l’animation dans les territoires : « L’État doit assurer dans son projet de loi de finances pour 2017 des moyens suffisants pour couvrir les besoins d’accompagnement des producteurs en conversion ». Reste aussi la question de l’épuisement des aides à la production (conversion, maintien) dans certaines régions : elle est toujours sans réponse (1).

La Pac post-2020, vers une nouvelle reconnaissance du bio

Si les crédits nationaux (État, régions, départements) préoccupent à court terme, la filière regarde aussi les échéances plus lointaines. « La France, par l’intermédiaire de Stéphane Le Foll, a mis sur la table une proposition de valoriser davantage les agriculteurs bio sur les services qu’ils rendent (sociaux et environnementaux) », explique Florent Guhl. L’Itab (institut technique bio) a rendu un rapport au ministre de l’Agriculture mi-juillet sur le sujet. « Il doit servir à préparer la future Pac », explique Natacha Sautereau, chargée de mission pour l’Itab, responsable de l’étude avec Marc Benoît de l’Inra. Le défi est double pour la future Pac : reconnaître les services rendus par l’agriculture bio et produire une rémunération. Jusque-là, la Pac rémunère l’agriculture bio pour « compenser » les surcoûts. La prise en compte des bénéfices rendus par l’agriculture bio devrait permettre de proposer des justificatifs de soutiens aux agriculteurs basés sur les services à la société. Pour l’heure, le rapport de l’Itab n’est pas public. Mais il devrait être présenté courant octobre.

Renforcer les capacités de stockage

En grandes cultures, un des défis de la filière est de développer le stockage. Faute de quoi les producteurs ne se lanceront pas dans l’agriculture bio. Dans le grand Sud-Ouest où les conversions sont nombreuses, « les coopératives s’interrogent sur les filières de diversification en grandes cultures bio », souligne Marianne Sanlaville. Par ailleurs, le passage en bio nécessite aussi des investissements pour les coopératives. En grandes cultures, il faut des équipements dédiés (stockage, triage). Pour Coop de France, l’enjeu est de taille. Les coopératives représentent 75 à 80 % de la collecte des céréales bio, rappelle la spécialiste. Mais pour l’heure, l’Agence bio rappelle qu’il manque des céréales bio françaises pour faire face aux besoins.

(1) Lire Agra Presse du 2 septembre 2016

L’Agence bio, FranceAgriMer et l’Inao devraient publier en 2017 un observatoire des prix et des marges pour le steak haché et le lait bio.