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Reportage L’agriculture de proximité, nouvel Eldorado allemand

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Optimistes, pragmatiques, exigeants. Les agriculteurs allemands rencontrés dans le cadre du 55e congrès de l’Afja, qui s’est déroulé les 21 et 22 juin à Cologne et à Bonn, ont su adapter leur exploitation à l’évolution des modes de consommation et de commercialisation de leur production. Innovant, leur diversification est totalement assumée, même si elle peut surprendre. Le débat que ne manquerait pas de soulever en France ces réussites – « sont-ils encore de vrais agriculteurs ? » – n’est pas d’actualité en Allemagne. Ces véritables chefs d’entreprise sont des agriculteurs... réalistes et heureux. Et s’ils sont devenus « hors norme », c’est parce qu’ils ont su, chacun à leur manière, exploiter la tendance du moment qui est à l’agriculture de proximité et la valorisation du terroir.

«En Allemagne, on a besoin des deux : du bio et du terroir ». Ce constat du président de la Fédération de l’Agriculture rhénane et membre du présidium du DBV (Deutcher Bauernverland), le syndicat agricole allemand homologue de la FNSEA peut surprendre dans un pays estampillé bio. Même analyse de côté du ministre vert de l’Agriculture et de l’environnement du länd de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Johannes Remmel : « Le marché régional et écologique joue un rôle important » chez nous. Dans ce pays à l’image écolo, le bio est déjà bien installé à la fois dans le comportement des consommateurs et dans les pratiques agricoles. La preuve : en Allemagne, les surfaces consacrées au bio représentent de 6 à 8 %, ce qui est beaucoup plus que la France. Pour autant, « on ne répond pas à ce marché bio avec la production allemande », a expliqué le ministre vert Johannes Remmel. Près de 25 % des œufs sont importés, souligne-t-il. Justement : ce qui fait débat en Allemagne, explique le ministre, « est l’intensification de la liaison entre le consommateur et l’agriculteur ». En résumé, on préfère acheter local que mondial, bio ou pas. « Ce problème du bio est une discussion de retraité », a lancé le responsable syndical du DBV, Friedhelm Decker. Une manière de dire que le concept de proximité est plus dans l’air du temps outre-Rhin que l’agriculture bio, déjà bien implantée.

« La régionalisation donne confiance »

« On est passé du bio au terroir », explique Otto Schmitz-Hübsch, responsable d’une exploitation fruitière à Bornheim Merten, à environ 25 km au sud de Cologne. « Je pense que le client a plus confiance dans un produit régional ; la régionalisation donne confiance », insiste-t-il. Ses clients sont dans un rayon de 5 à 6 km. La vente directe est pour cet agriculteur une seconde nature. Le magasin à la ferme existe depuis les années 60. Aujourd’hui, un café est attenant au magasin, particulièrement soigné dans la décoration et la mise en valeur des produits, avec près de 20 sortes de pommes différentes. Malgré tout, le déterminant principal reste le prix. « En Allemagne, la comparaison est toujours faite avec les prix des supermarchés », affirme-t-il. Alors, comment cet agriculteur réussit-il à concurrencer les bas prix des grandes surfaces ? Déjà, ses coûts de production sont limités au niveau des intrants car il a un « très bon sol », « près de 30 m de loees en profondeur », explique-t-il. S’il a beaucoup moins de frais d’emballage du fait de la commercialisation de sa production en direct, sans étape de conditionnement, il a plus de coûts salariaux. Deux personnes à temps plein dans son magasin de vente directe et près de 50 saisonniers pendant la cueillette. 80 % de sa main d’œuvre est polonaise. « Il n’y a pas assez d’Allemands ! » lance-t-il. Un refrain connu.

Le bio supplanté par le terroir

L’exploitation avicole Triborn à Lohmar, à 30 km au sud-est de Cologne est, elle aussi sur un modèle de vente directe depuis 25 ans. « La tendance actuelle est d’avoir de la marchandise locale qui est plus appréciée que le bio », avance son propriétaire. « C’est la tendance », affirme-t-il. « Les consommateurs regardent d’où viennent les œufs dans une barquette. Dans le discount, on trouve dans le même emballage différents pays d’origine ». Deux fois par semaine, il livre sa production à des supermarchés, « non discount », précise-t-il. Sa ferme a aussi un imposant restaurant avec une carte très attractive. Le personnel du restaurant et du magasin, pas moins de 10 personnes, sont en tenue traditionnelle. Le terroir est la marque de fabrique. Et ça marche. L’exploitation va grossir très prochainement pour passer de 5 000 poules à 8 000 volatiles.

Savoir vendre

Pour le céréalier Cornel Lindemann-Berk, à la tête de l’exploitation agricole « Gut Neu-Hemmerich » de 410 ha située à 12 km à l’ouest de Cologne, c’est-à-dire aux portes de la ville, « le commerce n’a pas à avoir une marge supérieur à la nôtre ». Fort de ce principe et bénéficiant d’une situation exceptionnelle, avec pas moins de 4 moulins dans un rayon de 40 km de son exploitation, il a créé sa propre société de négoce. « Nous ne passons pas par le système coopératif. Ici, les grandes coopératives ne sont pas toujours bien gérées », justifie-t-il. « Notre marge était amputée par leur mauvaise gestion », constate-t-il. Cornel Lindemann-Berk estime « qu’une grande exploitation a besoin de gens qui savent vendre leur production », aux moulins mais aussi à la sucrerie située à 40 km de son exploitation. Il exploite en effet 60 ha de betteraves à sucre, 108 ha d’orge de brasserie, 113 ha de blé d’hiver et 47 ha de colza. Sa production de pommes de terre qui couvre environ 17 ha est vendue dans un magasin de vente directe à la ferme. Opportuniste, cet agriculteur hors norme est aussi devenu un propriétaire foncier d’un genre nouveau. Ayant réhabilité ses... 4 cours de ferme, il loue à une quarantaine de personnes des appartements très joliment réhabilités. La vie à la ferme sans les contraintes séduit à quelques kilomètres d’une grande ville. Le terroir devient accessible aux citadins, comme lieu de vie. Ce parc locatif est évidemment une assurance contre les mauvaises récoltes et la volatilité des prix. Mais les travaux engagés pour rendre habitables ces bâtiments agricoles ont été importants. « Il a fallu soulever les charpentes de certains bâtiments. J’ai moi-même fait les plans », explique l’agriculteur, bâtisseur.

Terroir et qualité

Les exploitants allemands rencontrés dans le cadre du 55e congrès de l’AFJA sont des agriculteurs confiants dans l’avenir. Sans complexe, ils ont tous adapté leur exploitation, profitant des opportunités qui étaient à leur portée. Les circuits courts leur permettent de rester maîtres chez eux et surtout indépendants des velléités de leurs clients habituels, l’industrie de première transformation et les grandes surfaces. Et les bonnes idées se propagent. « Les supermarchés eux aussi ont trouvé le filon des marchés régionaux », a prévenu le ministre. Après, « il faut faire attention à ce que ces marques continuent à garder leur qualité », a-t-il conclu. En effet, l’agriculture de proximité, si elle séduit un consommateur qui vient se déplacer dans les magasins à la ferme, n’apporte pas de garantie supplémentaire en termes de mode de culture, avec moins d’intrants par exemple. Mais, pour l’heure, la caution « proximité », à condition que les produits soient à leur goût, suffit aux clients de ces fermes. Insatisfaits d’un produit, ils savent vers qui se retourner. C’est déjà beaucoup.

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