Hervé Guyomard est directeur scientifique Agriculture à l'Inra. Il revient sur l'impérieuse nécessité de faire évoluer les facteurs structurels à l'origine de la crise que vit l'élevage aujourd'hui. Il propose également de diversifier les sources de revenu des éleveurs et, plus globalement, des agriculteurs à travers la rémunération de services environnementaux et territoriaux.
Quelle est votre vision de la crise de l'élevage ?
Tout d'abord, il y a bien une crise ! Celle-ci touche principalement les viandes bovine et porcine ainsi que le lait. Mais d'autres secteurs sont également dans une situation économique difficile. Dans le cas des viandes, à des phénomènes conjoncturels – embargo russe, marchés en berne dans l'Europe du Sud – s'ajoutent des causes structurelles comme la baisse de la consommation de viande en France. Dans le lait, la fin des quotas laitiers s'est assortie d'un ralentissement de la croissance économique mondiale. Il ne faut cependant pas croire que la crise est uniquement française. Il y a des difficultés dans d'autres pays européens. De façon générale, cette crise montre qu'il faut mettre en place des mesures permettant de faire face à la variabilité des prix et des revenus agricoles.
Justement, une nouvelle Pac s'installe et déjà il s'agirait de la faire évoluer !
La remarque est juste. En pratique, la Pac est en réforme permanente depuis 1992. Mais le processus reste inachevé. Pourquoi alors ce processus perpétuel de réforme ? Parce que l'Europe est aujourd'hui constituée de vingt-huit Etats membres qui ont des objectifs différents pour leur agriculture. Chaque réforme ne peut être qu'un compromis entre des pays aux objectifs et intérêts différents. Considérons à nouveau la question de la volatilité et des moyens pour y faire face. Il existe dans la nouvelle Pac des dispositifs permettant de cibler cette dimension. Mais ils ne sont pas assez mobilisés ou suffisamment dotés sur le plan budgétaire. Il s'agit là de l'une des priorités à travailler pour la prochaine réforme.
A la suite d'échanges entre différents acteurs, il ressort souvent que la France manque d'un leader ou d'une vision novatrice de l'agriculture. Qu'en pensez-vous ?
Je pense que la France souffre de l'absence d'une vision stratégique partagée pour son agriculture et son secteur agroalimentaire. Il faut fixer un cap pour le moyen et le long terme, et se placer dans une perspective dynamique. Cette absence ne se perçoit pas dans d'autres Etats membres comme l'Allemagne ou l'Irlande. Le propos doit cependant être nuancé en fonction des secteurs. Il est surtout valable pour les productions animales. Il est moins vrai dans le cas des grandes cultures. En pratique, si la France peut se réjouir du maintien du budget agricole important de la Pac pour 2015-2020, sa mise en œuvre est sans doute centrée à l'excès sur le maintien des situations acquises antérieurement au détriment d'une vision stratégique, pragmatique et dynamique. Cela s'explique en partie par la grande diversité de notre agriculture. Mais cela s'explique aussi par la difficulté à s'accorder sur une vision commune avec des positions très contrastées, voire opposées, des acteurs, qu'ils soient du monde agricole ou non. Chacun ou presque a sa solution ! Consommateurs, contribuables et citoyens ont finalement bien du mal à s'y retrouver ! La question de la taille des exploitations agricoles en est un bon exemple. C'est une question bien plus difficile à aborder de façon objective et documentée en France que dans d'autres Etats membres. Je pense d'ailleurs que ce n'est pas la taille mesurée en nombre d'hectares ou d'animaux qui compte. Il faut plutôt raisonner en termes de taille économique « suffisante » afin de permettre à l'exploitation de dégager un revenu, de faire face aux chocs, de se moderniser, etc.
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Quelle est pour vous l'origine de la crise actuelle ?
A votre première question, j'ai déjà répondu qu'à des évènements conjoncturels s'ajoutent des auses plus structurelles. Si des mesures d'urgence sont nécessaires, celles-ci ne suffiront donc as si on ne s'attaque pas, aussi, aux facteurs structurels ! Entre autres, la définition d'une vision tratégique dont nous avons déjà parlé. Elle doit être guidée par les marchés sur lesquels la France eut être présente. Je parle bien de marchés au pluriel, avec des niveaux régional, national, euro-éen et mondial. Selon les produits, les importances relatives de ces quatre marchés vont diffé-er. Mais il ne faut pas privilégier uniquement l'un de ces marchés. Et l'offre agricole doit être daptée à leurs besoins. C'est ainsi que l'on passera réellement d'une logique – dépassée – où c'est a production qui guide les marchés à une logique où ce sont les demandes et leur satisfaction qui rimeront. Cette inversion de logique peut conduire à des adaptations douloureuses, par exemple es animaux moins lourds. Adaptations douloureuses, mais nécessaires ! L'organisation des acteurs t la taille des structures, exploitations agricoles comme industries agroalimentaires, sont des xemples d'autres facteurs structurels à faire évoluer. Dans ces deux cas, la situation actuelle 'est, je trouve, pas optimale.
Vous abordez la question du poids des animaux, en viande bovine. Cela fait plusieurs années que les éleveurs sont appelés à le réduire pour mieux répondre à la demande. Pourtant rien ne bouge. Les éleveurs restent toujours aussi fiers de présenter des animaux lourds. Pourquoi ?
Question complexe. Pour partie certainement, parce qu'en agriculture comme dans tout secteur, le changement est difficile avec des perdants et des gagnants. Dans d'autres pays, notamment les pays anglo-saxons, le poids de l'histoire, de la culture, des traditions, etc. est moins fort et le changement est donc plus facile. Dans cette perspective, l'éducation, la formation et la recherche ont un rôle important à jouer. Les pouvoirs publics ont également un rôle en compensant, par exemple, les pertes éventuelles de revenu liées à l'adoption de pratiques plus respectueuses de l'environnement. Il convient aussi de changer certaines règles économiques comme les grilles de cotation des animaux, encore établies en fonction de critères ne correspondant plus aux besoins des marchés.
Quelles sont les solutions pour les éleveurs face à cette crise ?
À situation de crise, mesures d'urgence. C'est un premier point. Au-delà des facteurs structurels déjà mentionnés auxquels il faut s'attaquer, j'insisterais ici sur la nécessité d'augmenter et de diversifier les sources de revenus des éleveurs. Cela pourrait être le développement de la pluriactivité, sur et hors exploitation, le développement de paiements pour services environnementaux et territoriaux comme la préservation de l'eau, de la biodiversité, le stockage de carbone, etc. Ceci ne signifie pas qu'il faut faire des agriculteurs des « jardiniers de la nature », même si ce rôle est tout à fait noble. Cela signifie que, selon les conditions locales et les choix de l'agriculteur, son revenu sera composé, dans des proportions variables, par la vente de produits agricoles bruts ou transformés, dans des circuits courts ou longs, et par des paiements pour la fourniture de services environnementaux et territoriaux. L'élevage à l'herbe, très présent dans le centre de la France, peut – et, selon moi, doit – profiter de cette dernière opportunité. Mais de tels marchés restent à construire en mobilisant les acteurs susceptibles de les financer : contribuable, usager, consommateur via si c'est possible un prix plus élevé du produit agricole ou encore des opérateurs tenus de compenser les impacts de leurs actions. Il faut faire preuve d'imagination et, ici aussi, de pas avoir peur du changement. Et puis, il faut réfléchir à développer des financements innovants en agriculture en profitant de l'importance des liquidités disponibles.