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Agro-écologie L’agriculture doit se complexifier, selon Olivier de Schutter

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Le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, a réaffirmé la nécessité d’un changement de modèle agricole lors d’un colloque organisé par la Sfer (Société française d’économie rurale) à Paris le 7 février. Celui qui a porté à haut niveau le concept de l’agroécologie, en a rappelé les principes. Un éclairage nécessaire à l’heure où le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, tente d’installer ce concept en France.

«Il ne suffit pas de rendre moins attrayante la continuation de la trajectoire actuelle ; il faut encore dessiner la trajectoire alternative, et rendre possible son émergence », estime, au sujet de l’agriculture, Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation. Pour lui, l’agriculture doit radicalement changer d’orientation, notamment en ce qui concerne sa dépendance aux énergies fossiles, afin d’éviter une catastrophe annoncée. Même si le marché peut réguler la consommation d’énergie, par la hausse ou la volatilité de ses cours, Olivier de Schutter démontre que l’utilisation de ressources non renouvelables et le réchauffement climatique contraindront l’humanité à adopter l’agro-écologie. Selon lui, d’après un « scénario optimiste » sur l’effet des émissions de gaz à effet de serre (GES) sur le climat, d’ici 2080 la productivité agricole mondiale pourrait baisser de 2 à 3%, avec des pics de 50% au niveau de l’équateur.

Le piège de l’énergie bon marché

« L’imposition d’une taxe carbone, hautement souhaitable, et la fin des subsides aux énergies fossiles, représentant 523 milliards de dollars US en 2010 selon l’Agence internationale de l’énergie, sont l’une et l’autre de nature à accélérer la transition vers l’agro écologie », selon Olivier de Schutter. Il explique que 15% des émissions de GES proviendraient des activités agricoles, mais que si l’on prenait en compte la chaîne alimentaire dans son ensemble, et la déforestation, ce chiffre se situerait autour des 40%. Si les gaz de schistes peuvent constituer un sursis pour maintenir une énergie bon marché, le changement climatique induit par le prolongement du modèle agricole actuel amènerait une baisse de la productivité globale. Ainsi, Olivier de Schutter a montré cinq limites au « produire plus » via le système agricole actuel. Premièrement, la dépendance du système à l’azote issu du gaz naturel, source de réchauffement climatique, et aux phosphates, dont les stocks mondiaux sont limités et n’iraient guère au-delà de 2040. Deuxièmement, l’utilisation de l’eau de façon non durable aujourd’hui pose aussi problème avec des pays, comme l’Inde ou la Chine, qui puisent dans des nappes fossiles. Enfin, la dépendance aux énergies fossiles, le changement climatique et la dégradation des sols liée aux monocultures, sont les trois autres points qui limitent la possibilité de « produire plus » à long terme via le système agricole industriel.

Sortir de l’agriculture pétrolière

Produire plus avec les pratiques actuelles causerait le propre échec du système agro-industriel, selon Olivier de Schutter. « Le piège se referme avec le réchauffement climatique », estime-t-il. Selon lui, la faim ne vient pas du fait que nous ne produisons pas assez sur la planète, mais plutôt du pouvoir d’achat des populations. En effet, le monde produirait 4 600 kilocalories par habitant et par jour, alors que les besoins par personne seraient de 2 300 kilocalories par jour. Mais entre les pertes liées au gaspillage, à l’inefficience de la transformation animale, dont le poids s’accroit avec la hausse de la consommation de viande mondiale liée à l’amélioration du niveau de vie, et les difficultés d’accès au marché pour les producteurs ou les consommateurs, la faim subsiste. Pour Olivier de Schutter, l’agro-écologie permet d’améliorer les revenus des agriculteurs, ainsi que leur productivité à l’hectare, et non par actif, où le système industriel agricole est plus performant. Les hausses de revenus liées à l’adoption de l’agro écologie limiteraient l’exode de ruraux vers les villes et permettraient d’améliorer globalement l’économie des zones rurales.

Une définition de l’agro-écologie

L’idée de l’agro-écologie est finalement d’améliorer la productivité agricole en misant sur les mécanismes de la nature et en préservant les sols. Il faut aussi, selon Olivier de Schutter, encourager l’agro-biodiversité, et favoriser la résilience aux chocs climatiques par la diversification des productions agricoles. Cependant, il prévient : « L’agro-écologie a un coût, et pour que certains paysans pauvres y accèdent, il faudra réaffecter les soutiens publics à l’agriculture vers eux, afin qu’ils puissent investir dans ces nouvelles méthodes de production ». « Il faut rendre l’agriculture abordable au bénéfice des petits agriculteurs », ajoute Olivier de Schutter. En effet, selon lui, l’agro-écologie est plus complexe et part d’une approche cyclique de l’agriculture, alors que le modèle industriel serait linéaire en se basant sur les principes « d’input et d’output » sans prendre en compte suffisamment l’intérêt des coproduits, valorisables sur le marché ou en termes de fertilité des sols. « L’agro-écologie consiste à mieux comprendre la nature pour mieux s’en servir », explique Olivier de Schutter. Ceci n’exclut pas l’usage d’intrants extérieurs à l’exploitation, mais vise à les réduire au maximum.

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