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Rapport Rouault L’agriculture mise à contribution pour la relance des IAA

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Des prix du lait jugés trop élevés au regard de la concurrence, des productions bovines mal adaptées aux besoins des consommateurs et donc des industriels, des financements plus étoffés qui pourraient provenir des fonds d’origine agricole, des exploitations qui devraient être de plus grande taille, des quotas laitiers qui devraient être gérés au moins au niveau régional, voire national… Philippe Rouault, dans son rapport aux ministres Bruno Le Maire et Christine Lagarde sur la compétitivité de l’agroalimentaire, évoque largement la contribution de l’agriculture au développement des IAA. Tout en prônant, de manière classique, un regroupement des entreprises agroalimentaires elles-mêmes, son rapport a surtout le mérite de faire l’inventaire de tout ce qui handicape la croissance des entreprises du secteur. Et il suggère la mise en place d’un embryon de politique de l’agroalimentaire en dépit de l’absence de moyens publics à y consacrer.

Le délégué interministériel à l’agroalimentaire, Philippe Rouault, annonce d’emblée la couleur : « Les industries laitières souffrent depuis quelques années d’un prix du lait élevé lorsqu’il est comparé à celui dont bénéficient leurs concurrents en Europe », écrit-il en préambule de son rapport sur la compétitivité des industries agroalimentaires françaises par rapport à leurs concurrentes européennes. Un travail soigneusement préparé, avec une équipe de six personnes, qui a été remis, fin octobre, aux ministres Bruno Le Maire et Christine Lagarde. Affirmer que les prix du lait sont trop élevés depuis plusieurs années, alors même que les syndicats n’ont pas cessé de réclamer des hausses au nom de la survie de leurs exploitations est un credo qui ne manque pas de courage politique, qui plus est pour un homme qui fut naguère député-maire de Pacé (Ille-et-Vilaine), étant toujours adjoint au maire, Paul Kerdraon, lui-même proche collaborateur du président de la FNSEA Jean-Michel Lemétayer.
Philippe Rouault a des arguments. Il rappelle qu’en industrie agroalimentaire, 76% des charges proviennent de consommations intermédiaires (matières premières, énergie, services…). Et, en industrie laitière, environ 40% de ces consommations proviennent de l’amont agricole. D’où l’importance du lien entre les performances agricoles et celles de l’industrie. « L’effet de taille reste déterminant », explique-t-il, autant pour l’amont que pour l’industrie. Et de constater que « le rendement laitier en France est le plus faible des grands pays producteurs européens », soit 6 300 kg par vache et par an, contre 8 400 kg au Danemark, 7 500 aux Pays Bas, 7 200 en Grand Bretagne et 7 000 en Allemagne.

Des ateliers laitiers trop petits

A l’origine de cette infériorité, selon le délégué, d’abord la taille des ateliers. Ensuite, ce qui peut être une chance pour l’avenir, « la grande importance donnée à l’herbe dans les rations fourragères ». Il n’empêche : Philippe Rouault estime que « restaurer un prix compétitif du lait implique d’agir, tant sur la structuration et la taille des entreprises laitières que sur la taille et les performances techniques des exploitations ».
Une politique qui passe par une révision de la gestion des quotas laitiers. Cette gestion devrait se faire régionalement, voire nationalement, (et non plus par département) de manière à permettre des transferts de quotas tout en réalisant tout le contingent autorisé à la France. Et de prôner une « meilleure adéquation entre les besoins des industriels et l’attente des producteurs (qui est) un enjeu. La contractualisation devrait permettre la réalisation de cet objectif. » Philippe Rouault estime d’ailleurs que pour chaque filière, les organisations représentatives des industriels devraient être associées à la rédaction des décrets d’application concernant la contractualisation.

Demain les concurrents brésiliens

Philippe Rouault et son équipe de rédacteurs sont pragmatiques. Il ne s’agit pas de proposer les mêmes solutions à tous les secteurs. Abordant la filière porcine, ils constatent qu’au contraire du lait, les industriels français profitent de prix du porc plutôt moins élevés que nos voisins. Si on perd des parts de marché, c’est plutôt en raison de coûts de main d’œuvre plus élevés et d’entreprises de taille trop modeste. D’où la nécessité d’accélérer leurs regroupements mais aussi l’automatisation des usines. D’autant que si les concurrents d’aujourd’hui sont les Allemands, puissamment aidés par des coûts de main-d’œuvre dérisoires grâce aux pays de l’Est ou un régime de TVA favorisant les agriculteurs, demain, pour la viande en général, les concurrents seront les industriels d’Amérique du Sud. Le brésilien JBS traite, par exemple, plus de 13 millions de tonnes de viandes par an alors que les premiers français, Doux ou Bigard, traitent chacun moins de 2 millions de tonnes. D’où la nécessité d’atteindre des tailles plus importantes. « C’est impératif pour les domaines où compte avant tout le prix dans l’acte d’achat du consommateur », explique Philippe Rouault. Car les distributeurs ne font pas mystère : ils ont expliqué au délégué interministériel qu’ils comptent réduire le nombre de références et donc le nombre de fournisseurs.

Des audits stratégiques

Devant cette situation, le rapport propose que l’Etat finance des audits stratégiques par entreprise, notamment moyenne, afin de définir les choix de rapprochement avec d’autres, les choix d’investissement, l’organisation, la gouvernance.
Si l’industrie de la viande souffre de sa taille insuffisante, Philippe Rouault là aussi reconnaît à l’amont agricole une certaine responsabilité aux contre-performances en matière de produits : comme s’en plaignent souvent les industriels, il estime que les bovins à viande sont vendus trop lourds par les éleveurs, ce qui rend les pièces trop volumineuses au regard des demandes des consommateurs. A l’inverse, les vaches laitières de réforme, sont, elles, trop souvent trop légères !
Cependant, le délégué interministériel reconnaît, dans bien des cas, la responsabilité de la politique de l’Etat pour expliquer des coûts de production trop élevés. Tel est le cas, selon lui, de l’interdiction des farines animales dans les aliments du bétail. Une mesure qui a alourdi les coûts de production. Philippe Rouault suggère donc « d’étudier la possibilité de réintroduction des protéines animales dans l‘alimentation des porcs et volailles ».
Si les agriculteurs détiennent souvent la clé de la compétitivité des IAA, selon le rapport Rouault, ils détiennent aussi une part de solution en matière de financement du secteur.

Coordonner les fonds financiers

Abordant cette question, l’auteur observe que l’agroalimentaire français est « sous-représenté au regard de sa place dans l’économie, dans le recours aux dispositifs de financement disponibles ». Evoquant le rôle et les limites d’organismes parapublics tels qu’Oseo, il constate que les principaux fonds qui interviennent dans les IAA sont d’origine agricole. Tel le très récent Fedil (Fonds de développement interprofessionnel des entreprises laitières), mis en place par l’interprofession et financé par un prélèvement sur la cotisation interprofessionnelle. Le Fedil est doté de 15 millions d’euros sur trois ans alors qu’il en faudrait 60 à 70 millions mobilisables sur six ans. Philippe Rouault cite, surtout, les fonds d’investissement tels que Sofiprotéol (encours de 1,5 milliard d’euros), Unigrains (600 millions), l’Idia (1,2 milliard) ou encore Agro-Invest (98 millions). A l’heure où les capitaux et investisseurs financiers peuvent trouver des rentabilités plus immédiates en investissant dans d’autres domaines, ces fonds, financés à l’origine par des cotisations d’agriculteurs, sont devenus essentiels pour mobiliser des capitaux dans les IAA. Philippe Rouault préconise de dresser « un état des lieux des différents fonds privés, professionnels, parapublics. » Et d’envisager « une mission qui précisera dans quelles conditions l’Etat doit en assurer une meilleure coordination et s’impliquer davantage dans le rapprochement de leurs stratégies ». « La mission définira les projets stratégiques pour lesquels il y a nécessité de cette coordination. » Un objectif qui ne manquera pas de surprendre les gestionnaires de ces organismes qui sont de statut privé.

Un embryon de politique de l’agroalimentaire

Cependant, Philippe Rouault suggère à l’Etat lui-même de mieux définir ses priorités en agroalimentaire : le FSI (Fonds stratégique d’investissement), qui est déjà intervenu dans ce secteur pour y intensifier ses investissements, notamment en créant un fonds agroalimentaire comme il en a été créé un pour l’automobile. Ici et là, d’ailleurs, Philippe Rouault distille des recommandations aux pouvoirs publics, évoquant « une vigilance accrue pour qu’ils s’assurent de la régularité des transactions (entre industriels et distributeurs) et un partage le plus équitable possible de la valeur ajoutée » ; ailleurs, il demande des mesures de simplification des procédures douanières, ou encore une meilleure utilisation des crédits européens pour la promotion à l’export, plus de cohérence et un guichet unique pour les soutiens nationaux, une plus grande association des industriels à la réforme du fret ferroviaire, la suppression des taxes sur les huiles et farines perçues au profit de la MSA, etc. Autant de mesures qui, sans encore constituer une politique de l’agroalimentaire en France auraient le mérite de lever mille et un obstacles au développement de cette industrie. Si Philippe Rouault compte sur l’amont agricole pour soutenir le développement de l’industrie agroalimentaire, il n’est pas avare non plus de recommandations aux pouvoirs publics eux-mêmes.

Le rapport sur « L’analyse comparée de la compétitivité des industries agroalimentaires françaises par rapport à leurs concurrentes européennes » peut être consulté et téléchargé sur le site d’Agra Presse (www.agrapresse.fr)

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