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Enquête L’agriculture polonaise en quête d’un second souffle

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Elevage de dindes en Pologne, en 2020 Crédits : © Y Kerveno

En vingt ans, la Pologne est devenue l’une des principales puissances agricoles de l’Union européenne (UE), et pourrait en devenir le leader si sa croissance se poursuivait à ce rythme. Première productrice européenne de volaille avec 21 % de la production de l’UE, elle assure aussi près de 29 % de la récolte européenne de pommes. Depuis son adhésion en 2004, les aides de la Politique agricole commune (Pac), la modernisation de son appareil productif, un foncier relativement abordable et une main-d’œuvre moins coûteuse qu’en Europe occidentale lui ont permis de recouvrer sa puissance. L’Allemagne, premier importateur européen de produits alimentaires, est devenu le principal débouché de ses exportations, suivie du Royaume-Uni, au point de concurrencer la France dans de nombreuses filières. Mais cette ascension repose sur des équilibres de plus en plus fragiles. Hausse des salaires, difficultés de recrutement, concurrences ukrainienne et brésilienne : après deux décennies d’une croissance exceptionnelle, le pays cherche de nouveaux relais de développement, en Asie notamment, tout en consolidant ses positions sur ses marchés historiques.

« Nous ne nous laisserons pas détruire. » C’est derrière ce slogan que des agriculteurs venus de toute la Pologne ont manifesté le 14 juillet devant le ministère de l’Agriculture, à Varsovie. Malgré les moissons en cours, ils ont quitté leurs exploitations pour dénoncer la chute des prix des céréales, du lait, de la viande bovine et de la viande porcine, et pour appeler les pouvoirs publics à prendre des mesures pour restaurer la rentabilité des exploitations.

Ces manifestations contrastent avec la spectaculaire progression de l’agriculture polonaise depuis son entrée dans l’Union européenne en 2004. En deux décennies, le pays s’est hissé parmi les principales puissances agricoles européennes, jusqu’à concurrencer directement la France dans plusieurs filières, notamment le poulet et la pomme. Dans son dernier rapport sur la compétitivité de la Ferme France, le sénateur Laurent Duplomb craignait même que la Pologne ne devienne, d’ici quelques années, la première puissance agricole du continent.

Un profond mouvement de modernisation

Le bond en avant de l’agriculture polonaise s’est appuyé sur un profond mouvement de modernisation. Les financements de la Politique agricole commune (Pac), mais aussi les investissements étrangers, ont permis une modernisation rapide des exploitations agricoles et des infrastructures agroalimentaires, tandis que les entreprises polonaises ont fait de la conquête des marchés européens leur priorité. « L’accession aux aides de la Pac a garanti l’apport d’un flux financier régulier et massif améliorant les revenus et les capacités d’investissement du groupe des exploitations recherchant l’intensification et la spécialisation de la production marchande », retrace Marie-Claude Maurel, géographe spécialiste des espaces ruraux d’Europe centrale et orientale, et membre de l’Académie d’agriculture de France (AAF).

Les conditions de production sont également plus favorables qu’en Europe occidentale. Le foncier est relativement abordable, pas autant qu’en France mais à un niveau bien inférieur à celui observé dans plusieurs pays d’Europe occidentale, malgré d’importantes disparités régionales. « Agrandir une exploitation nécessite toutefois des investissements considérables, ce qui constitue un obstacle à l’installation des jeunes agriculteurs », nuance Adam Wasilewski, chercheur à l’Institut d’économie agricole et alimentaire (IERiGŻ – PIB).

S’ajoute un autre atout de taille : « Elle n’appartient toujours pas à la zone euro. Elle conserve donc une marge de manœuvre sur sa politique monétaire et son taux de change, ce qui peut également favoriser la compétitivité-prix de ses exportations », rappelle Thierry Pouch, chef du service Études économiques et prospectives à Chambres d’agriculture France.

Une main-d’œuvre bon marché

Une main-d’œuvre meilleur marché a aussi largement contribué à son ascension. Après l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne et la croissance économique qui s’est ensuivie, les besoins en travailleurs ont fortement augmenté. L’arrivée de travailleurs étrangers, en particulier après le déclenchement de la guerre en Ukraine, a permis de contenir les coûts de production. « Sans eux, la situation aurait été beaucoup plus difficile », souligne Michal Dudek, économiste à l’Institut de développement rural et agricole de l’Académie polonaise des sciences.

Le résultat est impressionnant : les exportations agroalimentaires polonaises atteignent aujourd’hui environ 58 milliards d’euros (Md€), contre 38 Md€ d’importations, soit un excédent commercial de 20 Md€. Près de trois quarts de ces exportations sont destinées aux États membres de l’UE.

« La stratégie commerciale de la Pologne reste largement centrée sur son marché intérieur et sur quelques grands débouchés européens, au premier rang desquels figure l’Allemagne, qui va les faire vivre un moment puisqu’elle n’a pas assez de terres agricoles pour nourrir toute sa population », souligne Vincent Chatelier, ingénieur de recherche en économie agricole à l’Inrae. Ce partenaire demeure déterminant pour l’agriculture et l’agroalimentaire polonais, tout comme le Royaume-Uni et, plus récemment, la France.

Les ressorts du succès s’essoufflent

Mais les conditions qui ont porté son fulgurant rattrapage s’essoufflent. La Pologne a connu une trajectoire exceptionnelle depuis son entrée dans l’Union européenne. « Mais elle ne pourra probablement pas connaître, au cours des vingt prochaines années, des évolutions aussi fulgurantes que depuis 2004 », résume Vincent Chatellier. L’exercice prospectif reste toutefois délicat. « Il est difficile d’anticiper les évolutions à venir […] Je ne pense pas qu’il soit possible de les chiffrer avec précision », reconnaît Szczepan Figiel, professeur d’économie à l’Institut d’économie agricole et alimentaire de Varsovie (IERiGŻ-PIB).

Reste que les écarts avec l’Europe occidentale se réduisent progressivement. Entre 2016 et 2026, le salaire minimum a ainsi été multiplié par 2,5 pour atteindre 4 806 zlotys brut (environ 1 137 €) par mois. Parallèlement, les agriculteurs peinent de plus en plus à recruter une main-d’œuvre disposée à travailler dans le secteur agroalimentaire, selon une étude publiée en octobre 2024 dans la revue Journal of Rural Studies. Ces difficultés de recrutement s’inscrivent dans un mouvement de transformations démographiques et sociologiques qui éloignent progressivement les jeunes générations des métiers agricoles, souvent perçus comme difficiles et insuffisamment rémunérés, analyse Thierry Pouch.

Une dépendance aux débouchés extérieurs

Mais cette hausse des revenus n’a pas profondément transformé les habitudes de consommation des Polonais. Michal Dudek souligne que de nombreux ménages restent très sensibles aux prix, qui « constituent souvent le principal critère d’achat des produits alimentaires ». En viande bovine, par exemple, produit pour lequel la Pologne est excédentaire, la consommation atteint seulement 5 kg à 7 kg par habitant contre 21 kg en France. À ce pouvoir d’achat limité s’ajoute une démographie en berne, qui freine la progression de la consommation alimentaire. Une tendance soulignée dans les perspectives agricoles 2025-2034 de l’OCDE et de la FAO publiée en juillet 2025, qui identifient l’évolution démographique comme l’un des principaux déterminants de la demande alimentaire à long terme.

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Faute de relais de croissance sur son marché intérieur, l’agriculture polonaise reste largement dépendante des débouchés extérieurs. Or, le modèle de croissance fondé sur les exportations est « de plus en plus contraint », selon Michal Dudek. « La guerre en Ukraine a donné un aperçu des difficultés que pourrait provoquer une intégration plus poussée de l’agriculture ukrainienne sur le marché européen », observe Thierry Pouch. La suppression des droits de douane sur de nombreux produits agricoles ukrainiens, décidée par la Commission européenne après l’invasion russe, a provoqué un afflux de céréales en Pologne, alimentant une vague de manifestations agricoles en 2023 et 2024.

Malgré plusieurs restrictions nationales, les agriculteurs redoutent désormais une éventuelle adhésion de l’Ukraine dans l’UE. « La Pologne a cependant le temps de voir venir. Même si la guerre s’arrête demain, l’Ukraine ne rentrera pas immédiatement dans l’Union européenne. À la lumière de la Pologne, des phases de transition seront nécessaires pour respecter l’acquis communautaire », tempère Vincent Chatelier.

L’aviculture, poids lourd en Pologne

Malgré des perspectives fragilisées, la filière avicole entend bien conserver sa place. Avec 21 % de la production de l’UE (contre 12 % pour la France), la Pologne est devenue le premier producteur européen de volailles, selon la Commission européenne. En vingt ans, sa production a été multipliée par quatre, quand celle de la France a chuté de 30 %. Dotée d’outils industriels parmi les plus modernes d’Europe, la filière exporte désormais près de 2 Mt de viande de volailles par an, sur les 3,5 Mt produites en 2024.

Cette réussite ne suffit toutefois plus à garantir sa position. Les producteurs polonais doivent désormais composer avec la montée de la concurrence brésilienne et ukrainienne sur le marché européen. L’accord commercial UE-Mercosur, qui prévoit de porter progressivement à 180 000 t les importations de volailles exemptes de droits de douane, alimente les inquiétudes de la filière. À ces enjeux commerciaux s’ajoutent les conséquences économiques des épisodes d’influenza aviaire, susceptibles de fermer temporairement certains marchés à l’export.

L’Asie figure désormais parmi les marchés ciblés par la filière. La stratégie adoptée le 7 juillet par le Fonds polonais pour la promotion de la viande volaille vise avant tout à consolider la position de la filière sur les marchés internationaux. Un objectif que confirme Szczepan Figiel, qui rappelle toutefois que la filière avicole reste difficile à documenter, les producteurs étant souvent réticents à communiquer leurs données. « Nous cherchons à ouvrir de nouveaux débouchés en développant nos exportations vers le Japon et, à terme, vers la Chine, qui est un important importateur net de produits agroalimentaires et manifeste un intérêt croissant pour les produits polonais », souligne M. Figiel.

Une réorientation rapide de ses exportations

Le même raisonnement s’applique aux productions fruitières. Avec quelque 220 000 ha de pommiers, la Pologne constitue le premier bassin pomicole de l’UE et assure près de 29 % de la production européenne (contre 17 % pour la France), selon Eurostat. Cette position a toutefois été fortement ébranlée par l’embargo russe sur les produits agricoles européens en 2014. Il a privé les producteurs de leur principal débouché indirect. Le solde commercial avec le Bélarus, longtemps utilisé comme porte d’entrée vers le marché russe, s’est effondré, passant de 129 millions d’euros (M€) en 2016 à seulement 12 M€ en 2024.

La filière parvient pourtant à réorienter rapidement ses exportations. L’Égypte devient progressivement son premier marché hors UE, tandis que les ventes progressent vers l’Inde, le Kazakhstan, la Jordanie, la Mongolie et, plus largement, vers l’Asie orientale. « Ces évolutions témoignent de la capacité des opérateurs polonais à conquérir des marchés lointains, souvent sensibles aux prix et demandeurs de pommes de qualité standardisée », observe Vincent Chatelier. Une capacité d’adaptation qui repose moins sur l’extension des vergers – dont les surfaces progressent désormais peu – que sur l’amélioration des rendements, le renouvellement des plantations et la conquête de nouveaux débouchés.

Des perspectives inégales selon les exploitations

La diversification constitue un autre moteur de cette expansion. Entre 2019 et 2023, la Pologne s’est hissée au troisième rang des producteurs de fruits et au quatrième rang des producteurs de légumes de l’UE, avec des récoltes annuelles comprises entre 3,9 Mt et 5,4 Mt de fruits et entre 5 Mt et 5,5 Mt de légumes, selon le ministère polonais de l’Agriculture. Si la pomme domine largement les vergers, les cerises, les prunes et les poires occupent également une place importante. Les fraises, les groseilles et les framboises et, de plus en plus, les myrtilles complètent ce paysage horticole. Côté légumes de plein champ, les choux, les oignons et les carottes prédominent, tandis que les cultures sous serre poursuivent leur développement. « Le ministère de l’Agriculture travaille activement à l’ouverture de nouveaux marchés, notamment pour les pommes et les légumes », souligne Szczepan Figiel.

En 2024, la Pologne figurait parmi les pays les plus dynamiques de l’UE pour la production alimentaire, avec une croissance de 4,4 %, contre 1,4 % en moyenne dans l’UE, selon un rapport publié par le département d’études économiques de la banque polonaise Bank Pekao, repris par le ministère polonais du Développement. La Pologne figure ainsi parmi les premiers producteurs et exportateurs mondiaux de jus de pomme concentré, de champignons de Paris et de fruits rouges surgelés. La création de valeur se déplace progressivement vers la transformation des produits agricoles.

Sur le terrain, cette évolution ne profitera pas à toutes les exploitations. Si l’industrie agroalimentaire occupe une place croissante dans les filières, de nombreux agriculteurs à la tête de petites exploitations peinent à en capter les bénéfices. Cette évolution pourrait accentuer la concentration du secteur au profit des grandes exploitations. « Les perspectives sont favorables, mais seulement pour un nombre relativement limité d’exploitations, qui seront capables de rester compétitives grâce aux volumes de production et aux économies d’échelle », concède Michal Dudek.

JJ

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