Aux Etats Unis ou en France, la conquête du secteur agricole par les startups agricoles est parsemée d'embuches. Les farmers américains sont très fidèles à leurs marques, produisent encore peu de données par saison, et naviguent avec un niveau élevé de risque d'adoption des nouvelles technologies, a pointé du doigt un jeune entrepreneur américain, lors du salon des startups Viva Technologie, le 30 juin. En France, les acteurs du monde agricole ont encore peu conscience du potentiel des données qu'ils possèdent, constatait la startup Cybeletech, au forum TeraTec sur le calcul à haute performance (HPC).
Si les investissements dans le secteur des Agtech (nouvelles technologies appliquées à l'agriculture) ont le vent en poupe - ils ont doublé à travers le monde en 2015, selon le dernier rapport de la place de marché américaine Agfunder - et que le secteur agricole intéresse de plus en plus les investisseurs du numérique - en témoigne le récent investissement de Google Ventures dans la plateforme américaine Farmers Business Network - le secteur agricole n'en reste pas moins parsemé d'embuches pour les entrepreneurs du numérique. Pour Liron Brish, jeune entrepreneur américain du numérique, qui témoignait lors du salon des startups Viva Technologies, le 30 juin, la percée des startups numériques est plus lente dans le secteur agricole pour trois raisons: «un risque élevé d'adoption des technologies», «de faibles volumes d'intrants par saison», et la «fidélité aux marques».
Appréhension du risque, fidélité aux marques
L'adoption des nouvelles technologies est particulièrement risquée en agriculture, estime le jeune dirigeant de FarmDog, surtout si on le compare à d'autres secteurs où les occasions de tester des innovations et de se tromper sont plus nombreuses. «Un agriculteur va réaliser 40 récoltes en moyenne durant sa carrière, observe-t-il. Si vous n'aviez que 40 occasions de gagner de l'argent, quel serait votre rapport au risque?» Ajoutez à cela le faible nombre d'apports d'intrants, et de pratiques culturales par récolte, la quantité d'informations collectée est encore faible dans le secteur agricole, et rend les outils numériques, notamment l'analyse de données, moins puissante, que dans d'autres secteurs, comme la distribution, estime Liron Brish. Enfin, les agriculteurs américains sont particulièrement fidèles, explique-t-il. Un peu moins qu'un client Apple, mais plus que les clients Audi ou Samsung, ce qui fait de l'agriculture un secteur rude pour les nouveaux entrants. Son conseil aux startups: s'associer à des «big players», comme Monsanto, à des fédérations d'agriculteurs ou à des collectivités locales.
Faible usage, dispersion de l'offre
Le même sujet était développé le lendemain par Nathalie Doré, directrice générale de l'Atelier BNP Paribas (cellule de veille technologique), pour qui l'un des premiers freins au développement de l'agriculture connectée aux Etats-Unis est la faible utilisation des outils numériques par les agriculteurs américains ; 70% d'entre eux n'ont pas encore accès à internet, selon le ministère de l'agriculture américain (USDA), et 39% seulement utiliseraient des capteurs pour piloter la production de maïs, rapporte Nathalie Doré. Le second frein réside dans le «bruit», c'est-à-dire la proportion élevée de données inutiles enregistrées, qui rendent l'analyse moins précise ou rapide. Enfin, elle pointe la «dispersion» de l'offre: «chaque startup vient avec sa solution, qui elle-même vient avec sa propre interface, explique Nathalie Doré. Si bien que certaines grosses fermes américaines possèdent jusqu'à six écrans». Qu'il s'agisse d'agriculture ou de maison connectée, «ce sont surtout les géants de la tech (du numérique, ndlr) qui vont se positionner sur l'agrégation de données issues des objets connectés», estime-t-elle.
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Manque de «volumétrie», retard dans la gestion des données
Les freins au développement de l'agriculture connectée ont aussi été abordés lors du forum TeraTec sur les big data et le calcul à haute performance (HPC), organisé le 29 juin à Palaiseau. «Nos partenaires du monde agricole ont encore un gros retard sur la gestion des données», a constaté le responsable de projets de la startup Cybeletech, Denis Wouters. Créée en 2011, Cybeletech propose des outils de prédiction de rendements agricoles et d'optimisation des pratiques culturales et de la sélection variétale. Pour Denis Wouters, les acteurs du monde agricole «ont une méconnaissance des données dont ils disposent, et donc de leur valeur». Pour Steve Peguet, directeur innovation d'Atos, géant européen du numérique: «Il y a des expérimentations en agriculture, l'innovation est là, mais on a encore du mal à la déployer». Selon lui, l'agriculture doit d'abord augmenter la «volumétrie» des données qu'elle génère ; cela passe par l'amélioration des communications, et le déploiement des capteurs en agriculture.
Construire un réseau partiellement décentralisé
Pour traiter des flux plus importants de données en agriculture, Atos préconise une architecture de réseau partiellement décentralisée, combinant «intelligence locale» et «intelligence centralisée». Steve Peguet imagine le développement de «boxs à la ferme» capables de trier, et de traiter en partie les données récoltées au champs, et fournir rapidement un pilotage en temps réel aux agriculteurs : «Il faut de l'intelligence sur les exploitations», estime Steve Peguet ; cette intelligence locale permettrait de diminuer les volumes d'informations inutiles qui quittent la ferme : «cela ne sert à rien de payer une connexion pour remonter des informations fausses», note-t-il. De l'autre côté, il imagine des «intelligences centralisées», des outils de calculs communs à un réseau de fermes, qui carburent aux technologies de calcul à haute performance (HPC) dont Atos est un spécialiste, permettraient d'améliorer les modèles de prévisions.