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L’agriculture urbaine, tendance protéiforme

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Quelque 67 millions d’hectares sont cultivés dans le monde à l’intérieur de villes. Cette tendance se développe dans les pays développés avec la demande croissance de produits locaux, et l’agrandissement des cités. Ces agricultures de ville sont protéiformes – high-tech, low-tech, marchandes, non marchandes – et constituent une opportunité pour les agriculteurs « ruraux ».

L’activité agricole n’a pas de frontière ! Elle est, au sens du Code rural, « la maîtrise et l'exploitation d'un cycle biologique de caractère végétal ou animal », et à ce titre, elle peut se pratiquer jusque dans les centres-villes, même à Paris : c’est l’agriculture « intra-urbaine ». Pratiquer l’agriculture en centre-ville serait même une tendance de fond, se sont accordés à dire les intervenants d’une conférence organisée, le 28 septembre, par Saf’agridées sur le sujet. Dans les prochaines années, on pourrait ainsi voir revenir des maraîchers dans les centres villes de Paris, Lyon ou Lille ! « Ce n’est pas un épiphénomène », assure la chercheuse d’AgroParisTech, Christine Aubry. Les raisons invoquées sont simples : les villes grandissent en population, et les demandes de ces dernières en produits locaux augmentent. Parallèlement, les villes grandissent en surfaces et sont continuellement appelées à intégrer des activités agricoles ; en France, déjà 46% des exploitations agricoles sont situées dans des aires urbaines. Elles peuvent être péri-urbaines, intra-urbaines, et urbaines : attention aux définitions.

67 millions d’hectares d’agriculture intra-urbaine

Si les agricultures intra-urbaine et péri-urbaine sont simples à définir : ce sont celles qui se pratiquent respectivement en centre-ville, et à la périphérie des villes, il existe pas moins d’une dizaine de définitions de « l’agriculture urbaine », constate Christine Aubry. Dans son acception la plus large, l’agriculture urbaine est la somme des agricultures intra et péri-urbaines (dans les villes et autour des villes). Reprenant cette définition, une étude américaine parue en novembre 2014 estimait par exemple, que l’agriculture urbaine représentait 456 millions d’hectares (dont 67 millions d’hectares d’agriculture intra-urbaine), sur les 1305 millions de terres cultivées dans le monde. Pour la chercheuse d’AgroParisTech, plus exigeante, l’agriculture urbaine doit aussi être « à destination des villes », et « en concurrence sur les ressources avec les activités urbaines » (foncier, eau, main d’œuvre…). Autrement dit, elle ne doit pas être seulement « géographiquement » urbaine, mais elle doit bénéficier des opportunités de la ville, et en subir les contraintes. C’est ainsi que selon elle, « toutes les agricultures intra-urbaines sont urbaines », mais « que toutes les agricultures périurbaines ne sont pas urbaines », prenant l’exemple des céréaliers, peu tournés ou contraints par les villes ; il existe ainsi selon elle des « degrés d’urbanité ».

Une tendance protéiforme

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Cette agriculture urbaine est protéiforme, ont expliqué les intervenants. Elle se pratique dans les champs, dans des interstices urbaines (bords de rails de chemins de fers, friches, parcs…), elle peut être marchande ou non marchande (jardins partagés, ouvriers…), high-tech (hydroponique, aéroponique…) ou low-tech. « C’est un foisonnement des formes », résume Christine Aubry. « Comme le dieu Janus, l’agriculture urbaine a un double visage, analyse le maitre de conférence en droit rural Benoît Grimonprez. L’un regarde vers le passé, l’autre vers le futur ». Quelques points communs existent tout de même entre ces formes: il s’agit souvent d’agriculture hors-sol – car les sols sont « souvent pollués en ville » – et de « petites structures », note la chercheuse d’AgroParisTech. High-tech ou low-tech, cette agriculture est portée dans les pays développés par des « challengers », des personnes extérieurs au monde agricole. « Les porteurs de projet ne sont pas issus de l’agriculture », rappelle le porteur du projet Toit tout vert, Philippe Le Borgne. Il remarque d’ailleurs que l’agriculture sur les toits partage beaucoup de contraintes techniques avec les énergies renouvelables, le photovoltaïque notamment. Globalement, « elle a de nombreux atouts », assure Christine Aubry : son image, et dans le cas de l’agriculture high-tech, les conditions de travail. « Les conditions de travail dans cette agriculture high-tech sont plus propres, moins pénibles, plus accessibles », explique-t-il. Seul bémol, le coût de logement en ville est plus élevé. Quelle sera « acceptabilité » pour l’agriculture high-tech, se demande toutefois le chercheur toulousain Olivier Bories, dans un pays de « fort attachement à la terre ».

Des complémentarités avec l’agriculture « rurale »

La profession agricole commence à s’intéresser à l’agriculture urbaine, ou tout du moins ne le regarde-t-elle plus comme un objet incongru, ont témoigné les intervenants. « Il y a trois ans, la chambre d’agriculture ne nous aurait pas reçus », explique Philippe Le Borgne. Un représentant de la Chambre d’agriculture de Haute-Garonne était présent lors de la conférence. Mieux, l’agriculture « rurale » pourrait y voir une opportunité, comme avec le projet Toit tout vert, qui complètera ses paniers par des légumes produits en dehors de Paris, dans la seconde couronne. « On ne peut pas tout produire, il y aura une complément pour les produits pondéreux ou fragiles, comme les pommes de terre, les choux… », a expliqué Philippe Le Borgne. Pour Christine Aubry, l’agriculture est aussi « une source d’innovations qui peuvent intéresser toute l’agriculture ». Et Emmanuelle Lagadec, responsable stratégie de développement durable de la mairie de Paris de conclure : « L’agriculture intra-urbaine n’est pas comme les autres, elle est en train de s’inventer ». Aux agriculteurs ruraux d’y prendre part !

(MR)