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Matières premières L’agroalimentaire perd la maîtrise de ses coûts

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On assiste à « un véritable tsunami du blé », si l’on en croit le patron de Nutrixo, l’un des premiers minotiers européens. La flambée des céréales depuis quelques mois est en fait générale et rejoint celle du colza, des mélasses de sucrerie ou d’autres matières premières qui pourrait mettre à mal les industries agroalimentaires, en commençant par la première transformation. Et à écouter les professionnels, même les filières animales vont en pâtir et il ne sera facile pour personne, bien entendu, de répercuter ces hausses jusqu’au consommateur. Parmi les accusés, le « détournement » d’une masse importante de denrées de base vers les utilisations non alimentaires comme le bio-éthanol.

Les céréales flambent

Le prix du blé a quasiment pris 50 % en France en un an et la situation n’est pas du tout la même qu’il y a quatre ans quand le cours mondial avait flambé déjà car, à ce moment là, le marché européen (et français en particulier) était relativement épargné, les instruments de gestion de la PAC fonctionnant encore.

Aujourd’hui la surchauffe est générale : en cause, de très mauvaises récoltes en Australie (en recul de 60 %, soit 15 millions de tonnes manquantes), une récolte moyenne en Europe et un revenu des pays habituellement acheteurs qui est gonflé par le développement économique et les besoins nouveaux de pays comme la Chine, l’Inde, ou par l’amélioration récente des recettes pétrolières (Moyen Orient, etc). Et pour renforcer le phénomène, tous les pays dont le riz était l’aliment de base se convertissent partiellement à une alimentation plus proche de la nôtre à base de blé.

« Si le marché français est aussi haut, c’est clairement parce que le marché mondial est maintenant parvenu au même niveau, et c’est cela qui est sans précédent », remarque l’un des premiers intéressés, le président de Nutrixo/Grands Moulins de Paris. Jusqu’ici, en effet, un écart subsistait du fait de la PAC dont le but était de soutenir les prix intérieurs d’une des premières denrées agricoles de base.

On assiste à un véritable «  tsunami du blé », nous a confié Hubert François, et son impact va immanquablement se faire sentir par ondes de choc successives sur toute la filière agroalimentaire. Même si survient un léger repli des cours à la suite de meilleures récoltes l’an prochain, on aura quand même du mal à digérer des variations de 110 à 166 euros la tonne. Et tout laisse à penser que cela se reproduira. Une époque tout à fait nouvelle a commencé et peu de gens, à vrai dire, s’en s’ont aperçu.

La consommation dépasse la production

Autre fait nouveau, toutes les céréales montent en même temps, à commencer par le maïs et l’orge, et à peu près dans les mêmes proportions vertigineuses. Auparavant, quand le blé montait, on pouvait avoir du maïs en abondance et les fabricants d’aliments du bétail ou les amidonniers pouvaient adapter leur mix d’approvisionnements pour maintenir leurs coûts. La volatilité actuelle des matières premières est une nouvelle donne aux conséquences incalculables pour nombre de professions en Europe.

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Pour le court terme, le fait dominant est le recul de la production mondiale qui s’est établie à 585 millions de tonnes au lieu de 618 M en 2005 : il manque 33 millions de tonnes de blé pour 2006-2007 et le rapport production sur consommation est déficitaire d’autant. Une telle situation s’était déjà produite avec les campagnes 2001, 2002 et 2003, ce qui fait que les stocks ont fondu : ils risquent même de tendre vers zéro, ajoutant encore à la tension sur les prix. Après la mauvaise campagne de 2003, le stock mondial était encore de 170 MT, mais après la campagne actuelle il retombera en juin prochain à 93 MT, et qui plus est assez mal réparti. Les Etats-Unis, bien que n’ayant pas de système d’intervention, conservent de façon délibérée un stock stratégique, mais il a quand même diminué fortement (à 11 MT), tandis que l’Europe, elle, n’a pas plus de stocks et ne veut plus s’en donner les moyens. En France, il ne reste plus que 300 000 t quand il y a quelques années on tournait avec 10 MT. «  Il ne s’agit pas d’affoler les populations en laissant entendre que l’on va mourir de faim,rassure Hubert François, mais on peut s’interroger sur l’intérêt qu’il y avait à instaurer des jachères et à pousser le monde agricole à désinvestir. L’ennui, c’est qu’il faudrait réinvestir à la fois en blé, en maïs et en orge, or aucune incitation n’existe et on ne saurait quelle orientation choisir… » Dans le monde, l’accroissement actuel de la sole agricole totale est infinitésimal par rapport à la dimension du problème. L’UE, comme le reste du monde, semble paralysée sur ce plan depuis que se sont succédées les différentes réformes de la PAC et les négociations de l’OMC.

Quelle prévision a donc guidé la PAC ?

Puisque le niveau des prix européens a été rattrapé par le cours mondial, l’UE n’a plus à verser que des « restitutions zéro » et de toute façon elle a démantelé ses outils d’intervention et de soutien à l’export. Ceux-ci, d’ailleurs, ne seraient pas nécessaires pour l’instant et ils paraîtraient «  politiquement incorrects », remarque Hubert François, car gérer un stock a un coût et la Commission s’est interdit de vendre en-dessous du prix mondial ! Quant à ses règles d’adjudication, hyper-administratives, elles ne sont guère appropriées. Il n’est pas non plus question de privilégier le marché intérieur : puisqu’il est d’un seul coup devenu plus rentable d’exporter, on fait passer l’acheteur égyptien avant ceux de Belgique. Autant d’éléments qui rendent très difficile la situation des industries utilisatrices de céréales en Europe. Les chiffres sont éloquents, sur 100 MT de blé échangées sur le marché mondial, il y en a un tiers qui manque environ. Sur le marché du « brut », les cours s’envolent pour beaucoup moins que ça !

Et tant que le cours mondial montera, les prix seront en hausse en France où l’on se targue pourtant d’exporter autant ou presque que les très bonnes années : sur le seul mois d’octobre, 580 000 t ont ainsi été expédiées vers les pays tiers.

Or, dès la mi-2007, c’est-à-dire bien avant de pouvoir pronostiquer les prochaines récoltes mondiales, la pression des nouveaux outils industriels créés pour produire du bio-éthanol va constituer un facteur de hausse supplémentaire. En première ligne se trouve la meunerie qui dépend à près de 90% du blé pour son activité et pour qui un supplément de 55 euros la tonne de blé renchérit la farine en principe de 71 euros. Pour les mois à venir, les prix de la farine sont négociés en France 15 à 20% plus cher – ce qui se verra sur le prix de la baguette – et les contrats annuels ont tendance à être remis en cause avant l’heure, les utilisateurs, artisans boulangers comme industriels, s’étant fort peu couverts faute d’y être exercés. L’impact sur le prix des produits finis est évidemment très inégal selon qu’il s’agit d’un sachet de farine ou de biscuits (la farine ne rentrerait que pour 6% dans le prix du biscuit, estime-t-on). Il est moins perceptible en tout cas là où d’autres facteurs de coûts comptent pour beaucoup : s’il y a eu une petit émoi cet été à propos du prix du pain, cela a été vite oublié, mais quand il va falloir faire admettre aux grandes surfaces et aux consommateurs tous les motifs de hausse qui se conjuguent cette année (énergie, emballages, main d’œuvre, taxes, etc), que pourront réellement obtenir des secteurs comme la panification industrielle, la biscuiterie-biscotterie, ou les céréales de petit déjeuner ? L’ampleur du problème est d’ailleurs plus grande, puisque la même flambée affecte l’orge de brasserie et que les malteurs sont déjà en situation difficile, qu’elle affecte le maïs et que l’alimentation animale a des clients plus ou moins mal en point.

Plusieurs filières fragilisées

«  Autant de filières fragilisées d’un coup, cela devrait conduire à une réflexion commune », suggère Alain Gérard, président des courtiers en céréales, qui plaide pour « un nouveau partenariat entre IAA de première et de seconde transformation ». En attendant, la concurrence est telle entre les moulins que le problème est encore un peu occulté et que beaucoup de petites structures vont passer «dans le rouge» l’an prochain. Mais des concentrations supplémentaires auront forcément lieu. Dans la boulangerie industrielle, la priorité va être plus que jamais aux gains de productivité, c’est-à-dire à l’automatisation et aux réductions d’emplois. Chez Pain Jacquet, par exemple, l’évolution totale des coûts de production, déjà estimée en hausse de près de 2 % cette année, va atteindre au moins 5,5 % en 2007, prévoit Augustin Thieffry, son p.-d.g., la farine puis les transports étant les premiers chefs de hausse, mais non les seuls. Dans un contexte de préférence du consommateur pour d’autres types de dépenses que l’alimentation, il n’y a guère de marge de manœuvre, souligne le président d’Alliance 7.