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Taxes L’agroalimentaire solidaire des sodas

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L’annonce dans le plan de rigueur du gouvernement français d’un projet de taxe sur les boissons sucrées est considérée comme un « casus belli » par toute l’industrie agroalimentaire, et pas seulement parmi les plus grands ténors des boissons rafraîchissantes comme Coca-Cola. Le groupe américain est quand même celui qui a exprimé le plus violemment sa colère en maniant dans un premier temps le chantage à ses investissements dans l’Hexagone. S’il a ensuite corrigé le tir pour ne pas trop nuire à son image, il participe au lobbying de combat mis en œuvre à l’Ania, avec le renfort d’un sondage montrant que cette taxe n’a rien de populaire.

On sait que la taxe sur les sodas à sucre ajouté annoncée par le Premier ministre le 24 août doit entrer en vigueur début 2012 et devrait rapporter 120 millions d’euros à l’Etat. Prévue pour apparaître dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2012, cette mesure revient à créer une taxe spécifique sur les boissons sucrées de 3,6 centimes d’euro par litre. Elle sera débattue au mois d’octobre au Parlement.
Si l’impact de la mesure est encore difficile à chiffrer, les spécialistes des boissons – dont le rayon est le plus dynamique des supermarchés – redoutent les conséquences sur leur activité dans la mesure où elle devrait renchérir le prix de la canette d’un centime d’euro en moyenne, selon les industriels du secteur.
Chez ­Coca-Cola, cette taxe représenterait un surcoût de 40 millions d’euros en année pleine. « Cette taxe, conjuguée à l’explosion des matières premières, laisse présager une augmentation des prix de vente de nos produits supérieure à 10 % », a avancé de son côté Hugues Pietrini, patron en France d’Orangina Schweppes, le numéro 2 du secteur.

Coca-Cola jette le trouble
Aussi la filiale française de Coca-Cola Entreprise, embouteilleur et distributeur en Europe de la marque américaine de boissons sans alcool, a d’abord marqué un grand coup en annonçant en guise de protestation, le 8 septembre, la suspension d’un investissement de 17 millions d’euros prévu en 2012 pour créer une nouvelle ligne de production de canettes dans son usine de Pennes-Mirabeau, dans les Bouches-du-Rhône. C’était là la première décision concrète de Coca-Cola après l’annonce fin août par le gouvernement de la création de cette taxe présentée, qui plus est, avec pour justification de faire reculer l’obésité.
Puis, corrigeant cette « erreur de communication », qui avait « semé la confusion sur l’engagement de Coca-Cola en France » et provoqué bien sûr aussitôt l’ire des politiques, le président de Coca-Cola Entreprise Europe, Hubert Patricot, a fait savoir que cet investissement était non pas « annulé mais réévalué dans le contexte d’incertitude créé par la taxe ». Le site des Bouches-du-Rhône, le deuxième en termes de production, compte à présent 203 employés et trois lignes de production. Il a fait l’objet de 45 millions d’euros d’investissements depuis cinq ans, rappelle le groupe qui emploie au total en France 3000 salariés répartis sur cinq sites de production et qui, en faisant le choix du made in France, a effectué « plus de 260 M EUR d’investissement depuis 2004 » dans notre pays.
Coca-Cola attend donc de voir comment se déroule le vote au Parlement, a précisé à l’AFP une porte-parole. Quoi qu’il en soit, le groupe entend bien « protester symboliquement contre une taxe qui sanctionne notre entreprise et stigmatise nos produits ». Il « réaffirme son opposition vigoureuse à toute forme de stigmatisation des boissons sucrées et à leur assimilation à d’autres catégories de produits tels que le tabac ».
Orangina Schweppes, de son côté, est également monté au créneau : pour Hugues Pietrini, « assimiler les boissons au tabac est malhonnête » et cela justifierait d’en appeler au consommateur : « 90% des ménages français consomment nos marques, jusqu’à présent nous ne les avons pas mobilisés, mais nous pourrions le faire, à contrecœur ».

L’Ania en position de combat
Les industriels de l’agroalimentaire se sont déclarés solidaires de la vive réaction de Coca-Cola et ils s’attendent à d’autres manifestations de mauvaise humeur. « La taxe Fillon, c’est la stigmatisation de produits alimentaires dont la nocivité n’est pas démontrée scientifiquement », a déclaré à l’AFP Jean-René Buisson, président de l’Ania. Selon lui, cette « stigmatisation est inacceptable ».
« Je comprends la position de Coca-Cola », a ajouté le responsable qui souligne que comme Orangina, Coca-Cola « fait partie des sociétés qui ont signé des chartes avec les pouvoirs publics sur la réduction du sucre et sur des politiques d’éducation nutritionnelle ». « Pourquoi les industriels agroalimentaires continueraient-ils à faire confiance aux pouvoirs publics ? », demande Jean-René Buisson qui s’attend à d’autres actions de producteurs de boissons sucrées.
Un conseil d’administration extraordinaire de l’Ania a été réuni dès le 9 septembre pour examiner les suites à donner aux annonces du Premier ministre. Suite à ce conseil, l’Ania a décidé de se lancer dans une « stratégie de combat » pour contrer le projet de taxe du gouvernement sur les boissons sucrées, écartant toutefois toute velléité de « chantage ». « Les entreprises ont pris unanimement la décision de tout faire dans les semaines qui viennent pour se battre contre cette taxe 100% hypocrite, 0% efficace », a confié à l’AFP le président Buisson. Les entreprises vont « prendre des contacts avec les pouvoirs publics, les députés et sénateurs pour leur expliquer » leur opposition à cette taxe qui « stigmatise » les boissons sucrées et « met en difficulté » l’industrie alimentaire : « Cela va encore créer un élément négatif de compétitivité par rapport à nos voisins européens », regrette encore le président Buisson.

Récris des politiques
La décision de Coca-Cola a bien sûr fait des vagues parmi les politiques, à commencer par la ministre du Budget, Valérie Pécresse, qui a dénoncé une « décision regrettable et incompréhensible », rappelant que la création de la taxe était « motivée par des considérations de santé publique ». Le ministre du Travail et de la Santé, Xavier Bertrand, qui a contacté en urgence Tristan Farabet, le président de Coca-Cola Entreprise a, quant à lui, qualifié la première annonce de Coca-Cola d’« incompréhensible » et insisté sur la volonté du gouvernement de lutter contre l’obésité. « Si Coca-Cola a lancé des produits sans sucres ajoutés, c’est parce qu’ils savent que la lutte contre l’obésité n’est pas optionnelle », a martelé le ministre. Il a également assuré que le p.-d.g. de Coca-Cola lui avait affirmé qu’il n’y aurait « pas de remise en cause de l’emploi » en France.
Puis la député (UMP) des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer s’est dite « absolument choquée et scandalisée » par « le chantage » à l’investissement évoqué par Coca-Cola. Pour elle, Coca-Cola n’a pas à se mêler des politiques de santé publique. « Rien n’empêche cette entreprise de faire des efforts sur des boissons non sucrées qui font aussi partie de ses ventes », a ajouté la député, qui s’est dite favorable à ce que « les boissons light ne soient pas taxées de la même façon (…) J’ai toujours plaidé pour une taxation différenciée de l’alimentation, c’est-à-dire qu’on fasse des efforts pour détaxer les produits non transformés comme les fruits, les légumes, la viande, le poisson (...) qui sont nécessaires à un bon équilibre nutritionnel », a-t-elle avancé.

Un sondage très défavorable à la taxe
Apportant de l’eau au moulin des industriels qui contestent le bien-fondé de la taxe sur les boissons sucrées, un sondage révèle le scepticisme voire l’opposition des Français à un tel dispositif. Selon cette enquête d’opinion réalisée du 31 août au 5 septembre à partir de l’access panel Harris Interactive (*) et commandée par le Syndicat national des boissons rafraîchissantes (SNBR), les Français désapprouvent à 58% la taxe sodas et ils doutent de la sincérité du gouvernement lorsque celui-ci évoque un objectif de santé publique.
81% des Français estiment que l’augmentation du prix des boissons à sucre ajouté n’aurait pas d’effet pour réduire l’obésité en France. Ceci va dans le sens des études scientifiques publiées en France à ce jour, souligne le syndicat. Celles-ci ne montrent pas de lien direct entre la consommation de boissons rafraîchissantes et l’obésité. L’obésité est liée à un ensemble de facteurs, nutritionnels, physiologiques, comportementaux, culturels, sociaux et surtout à un manque d’activité physique. Elle n’est pas liée à la consommation d’un produit en particulier mais dépend du mode de vie dans son ensemble et de l’équilibre alimentaire global.
Le SNBR réaffirme son opposition vigoureuse à toute forme de stigmatisation des boissons sucrées et à leur assimilation à d’autres catégories de produits tels que le tabac.
L’argument de lutte contre l’obésité avancé par le gouvernement sert en réalité, selon ce sondage, un objectif budgétaire. 92% des Français pensent en effet que cette taxe vise davantage à accroître les recettes de l’Etat tandis qeue seuls 28% estiment qu’il s’agit là d’un enjeu de santé publique. Or, ils estiment par ailleurs à 89% que les efforts demandés ne sont pas équitablement répartis entre Etat, entreprises et ménages. En effet, en stigmatisant les boissons sucrées et les 9 foyers français sur 10 qui les consomment, cette mesure va frapper quasiment tous les ménages et particulièrement les plus modestes. 

* Enquête réalisée en ligne sur un échantillon de 1044 individus représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus. Méthode des quotas et redressement appliquée aux variables suivantes : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle et région de l’interviewé(e).

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