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François-Xavier Huard, président-directeur général de la Fnil Lait: « La fidélisation des producteurs est stratégique »

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Les laiteries, dont les dépenses énergétiques ont doublé, attendent un « geste fort » des pouvoirs publics et abordent avec « beaucoup d’inquiétude » les négociations commerciales avec la grande distribution, explique le président-directeur général de la Fnil (laiteries et fromageries « privées »), François-Xavier Huard. Alors que la collecte laitière diminue, la concurrence entre laiteries s’accentue. Pour fidéliser les producteurs, les industriels doivent maintenir un prix du lait rémunérateur, insiste-t-il.

 

Les charges industrielles et notamment les factures d’énergie ont fortement augmenté. Qu’attendent les laiteries des négociations commerciales avec la grande distribution ?

Nous abordons ses négociations avec beaucoup d’inquiétude sur l’acceptation de nos demandes de revalorisation par les acteurs de la distribution. Nous sommes également vigilants sur les conséquences qu’auront les hausses sur la consommation. Le sujet des négociations commerciales ne peut pas être dissocié de celui du prix de l’énergie. Actuellement, les dépenses énergétiques dans une fromagerie type sont passées de 20 % à 40 % de ses dépenses. C’est un problème uniquement européen, les États-Unis et les acteurs asiatiques n’ont pas ce sujet-là. L’ensemble des bassins laitiers mondiaux ne sont pas soumis aux mêmes contraintes énergétiques. Or, le marché laitier est un marché éminemment mondial. Il y a là un enjeu de compétitivité.

La réponse des pouvoirs publics (12 Md€ d’aides, ndlr) n’est pas à la hauteur des enjeux. Faute d’avoir un niveau de dépense énergétique qui soit contrôlé, soit par un plafonnement, soit par des mesures d’aides suffisamment couvrantes par rapport aux besoins des entreprises, nous n’avons pas d’autre choix que de le répercuter sur le prix de vente. Nos entreprises négocient actuellement entre 15 et 20 % de hausse dans le cadre des négociations commerciales. Les distributeurs eux-mêmes font face à une hausse de leurs dépenses énergétiques. L’enjeu est fort. Lors des dernières négociations, nous avons réussi à passer environ 40 % des hausses demandées. Le niveau de hausse de tarif que nous allons obtenir va conditionner la pérennité des activités des laiteries et la rémunération de l’amont agricole.

L’Espagne a fait le choix de supprimer la TVA sur des produits de première nécessité dont le lait. Est-ce une solution souhaitable pour contenir la hausse des prix sans peser sur l’industrie ?

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire estime que toute évolution de TVA serait prise dans la marge des distributeurs et qu’elle ne se répercuterait pas forcément sur le consommateur. Il y a des exemples dans le passé, ainsi quand il y a eu une baisse de TVA dans la restauration, qui ont montré que ça n’était pas toujours répercuté sur le consommateur. On voit que chaque gouvernement essaye de trouver des solutions. Nous, ce qu’on attend, c’est un geste fort sur les questions énergétiques. Nous avons toujours plaidé pour un plafonnement temporaire des prix pour se mettre au même niveau que nos concurrents américains, néo-zélandais, chinois et autres. La priorité est de préserver la compétitivité de nos entreprises et l’emploi dans les territoires.

Le gouvernement a mis en place des dispositifs pour aider les entreprises à faire face à la flambée de leur facture d’énergie, notamment à destination des petites et moyennes entreprises (PME).

Contrairement à la situation telle que présentée par le gouvernement, le sujet n’est pas un sujet de taille d’entreprise. Lactalis a annoncé le doublement de sa facture énergétique en 2023 passant de 440 M€ sur l’ensemble du groupe à 1 Md€. Or, son résultat net est de 400 M€. Tout son résultat net passe dans le financement des factures énergétiques. Le résultat net est ce qui permet d’investir dans la décarbonation, dans la modernisation des équipements, dans l’emploi et dans la rémunération des agriculteurs. Notre activité génère une marge relativement faible – 3 à 5 % de marge pour les entreprises les plus actives – et la facture énergétique vient manger cette marge.

Pour l’instant, il n’y a pas d’alerte sur la situation d’une entreprise en particulier, mais 2023 ne fait que commencer. Notre crainte porte, pour le coup, plutôt sur les PME (80 % des adhérents de la Fnil, ndlr) qui n’ont pas la possibilité d’aller valoriser leur lait sur d’autres marchés comme les grands groupes, notamment en beurre-poudre. Elles sont cantonnées aux produits de grande consommation et donc totalement tributaires des hausses de tarifs en grande distribution.

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Craigniez-vous que la baisse de la consommation de produits laitiers s’accentue si les prix continuent d’augmenter ?

Actuellement, on constate entre 4 et 5 % de baisse de consommation en volume, selon les produits. Cela ne se traduit pas par une perte en valeur, car les prix augmentent. Nous vendons moins de produits laitiers, mais des produits un peu plus chers. Nos entreprises gagnent autant, voire un petit peu plus. C’est ce qui permet aussi de financer plus de 25 % de hausse du prix du lait (payé aux producteurs, ndlr) en un an. En janvier, les consommateurs vont subir de multiples hausses : électricité, gaz, transports en commun…. Ils vont faire de nouveaux arbitrages. La baisse va s’accentuer, j’espère que nous n’irons pas jusqu’à -10 %.

La hausse du prix du lait en France a été à la traîne au regard des autres pays européens, ce qui a entraîné la grogne de la FNPL (producteurs de lait, FNSEA). Que leur répondez-vous ?

Le maintien d’une collecte laitière en France, de qualité et de proximité, est un enjeu essentiel pour les industriels. Pour cela, il faut rémunérer correctement les producteurs. Nous avons été au rendez-vous du paiement du prix du lait. Selon FranceAgriMer, le prix a augmenté en moyenne de 25 % sur les douze derniers mois, là où l’indice Ipampa (coûts de production) a augmenté d’environ 21 %. Nous ne sommes pas au même niveau que nos voisins européens qui sont plus orientés vers des marchés industriels et plus indexés sur le cours du beurre et de la poudre. En France, 60 % de notre marché dépend des produits de grande consommation à destination de la distribution. Or, les prix évoluent peu, contrairement aux cours du beurre et de la poudre qui ont beaucoup grimpé ces derniers mois. De plus, le niveau d’inflation est beaucoup plus élevé dans ces pays. On ne peut pas comparer le prix du lait en Allemagne où l’inflation est à 11 %, avec la France, où elle est à 6 %. Dernier élément : les négociations commerciales entre industriels et distributeurs dans ces pays sont beaucoup plus souples et les renégociations plus fréquentes. Ce qui explique que les industriels puissent remonter plus de valeur en amont.

Les cotations du beurre et de la poudre baissent. Les prix dans les autres pays européens vont donc redescendre très vite. En France, le prix du lait va continuer d’augmenter, jusqu’à certainement atteindre un plateau. Je prends le pari que le prix français va croiser celui des prix européens dans le courant du premier semestre et que la France va redevenir le pays dans lequel on payera le mieux le lait en 2023.

Il faut envoyer des signaux positifs aux producteurs ?

Certains de nos adhérents ont déjà annoncé que les prix resteraient verts. La demande reste relativement forte et la collecte diminue durablement. Par conséquent, la question du maintien de l’approvisionnement et de la fidélisation des producteurs est stratégique. Beaucoup de producteurs viennent voir les laiteries privées parce que, sans citer personne, d’autres payent moins. La relation entre les producteurs et les laiteries va être regardée de très près. Les agriculteurs vont s’intéresser aux services apportés par la laiterie, aux aides aux diagnostics de décarbonation et de bien-être animal, aux aides à l’installation, aux primes pour les jeunes agriculteurs… Il y aura une concurrence entre laiteries et il faut que les privées soient en bonne position pour se distinguer.

Nous sommes très vigilants et actifs sur les travaux qui sont menés en ce moment sur la loi d’orientation agricole, notamment sur l’aide à l’installation et à la transmission des exploitations agricoles. Le renouvellement des générations est un élément sur lequel nous serons, avec l’interprofession laitière, force de proposition. Nous participerons également aux discussions sur l’adaptation au changement climatique.

« Un enjeu de compétitivité »

« Un geste fort sur les questions énergétiques »

« Il faut rémunérer correctement les producteurs »

« La France va redevenir le pays dans lequel on payera le mieux »