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Interview L’alimentaire sous les spots des Assises - En direct avec Jean-René Buisson, président de l’Ania

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Le mois prochain va constituer un vrai temps fort pour l’agroalimentaire français avec le 10 octobre les 1ères Assises de l’Ania au Carrousel du Louvre et du 22 au 26 le Salon international de l’alimentation (Sial) à Paris-Nord Villepinte. Après un récent entretien avec le commissaire général du Sial, Cécile Bassot, c’est son président, Jean-René Buisson qui répond ici à diverses questions d’actualité mais en tant que président de l’Ania. Préparation des Assises, mobilisation d’outils collectifs en faveur du développement des PME principalement, et apaisement des relations commerciales après la loi Dutreil sont quelque uns des grands thèmes de cet interview à un moment où l’Ania prend aussi un nouvel engagement, au nom du premier secteur industriel français, sur des objectifs de santé publique dans le cadre du PNNS 2 et sur le lancement de la Fondation Alimentation & Vitalité.

Qu’espérez-vous en organisant les Assises de l’industrie alimentaire le mois prochain ?

Les Assises de l’industrie alimentaire le 10 octobre prochain seront un excellent moyen de mettre en évidence le poids de l’industrie alimentaire française, son dynamisme et les défis qu’elle a à relever, et ce, en présence de cinq ministres concernés par son devenir.

Alors que jusqu’ici nos organisations professionnelles, dans leur action de lobbying, développaient plutôt une position défensive en réaction contre les attaques que pouvait subir notre industrie, cette fois nous allons pouvoir dire publiquement que nous sommes la première industrie française (avec 140 milliards d’euros de chiffre d’affaires, cela ne peut être contesté et au Medef on le sait bien maintenant), que nous jouons un rôle déterminant dans l’activité des régions et l’aménagement du territoire en écoulant la plupart des produits de l’agriculture (nous en transformons près de 80 %).

C’est pour cela d’ailleurs que nous ne pouvons pas beaucoup délocaliser et que notre industrie est très sensible aux évolutions de la politique agricole commune (PAC) et des négociations à l’OMC : ainsi nous affirmons que notre intérêt est de voir la PAC évoluer, et si nous n’avons pas exactement la même position que les agriculteurs, nous les rejoignons quand même pour dire que ce ne doit pas être de façon trop brutale. Il faut en effet que nos industries aient le temps de s’adapter, de s’installer peut-être auprès de certains points d’importation de matières premières.

Avec les Assises, conçues pour faire connaître largement, et dans les plus grands medias, la puissance de feu de l’industrie alimentaire, l’Ania va souligner combien cette force est aussi extrêmement diversifiée (peut-être trop, ce qui pose la question, à terme, des regroupements qu’il faudra sans doute opérer). Cette journée permettra également de réfléchir ensemble sur nos défis d’avenir aussi bien avec les responsables de grands groupes que les patrons de très petites entreprises.

Deux grands sondages

Pour éclairer le débat, nous avons commandé à la Sofres deux grands sondages, le premier sur l’image que l’opinion a de notre industrie, le second pour connaître les préoccupations des chefs d’entreprise, leurs attentes, leur perception de problèmes aussi variés que la nutrition et l’obésité, ou les relations qu’ils entretiennent avec les distributeurs.

Mais sur leur contribution à l’emploi, ne faudrait-il pas vérifier quelle image ont les industries alimentaires, puisque ses effectifs globaux ne semblent plus guère orientés à la hausse ?

Indépendamment de cette question d’effectifs, qui est très liée à la croissance de l’activité, je remarque qu’on est plutôt en déficit de recrutement : dans bien des métiers, c’est dû à un problème d’image, ce qui rejoint le thème déjà abordé de l’attractivité de notre industrie, plus que celui de sa croissance. Les emplois sont considérés comme peu qualifiés ou pénibles, ce qui est encore vrai dans quelques secteurs mais pas dans la majorité des IAA.

La conjoncture nous a desservi avec une panne, probablement, de la création d’emplois jusqu’en 2005 mais depuis, il est clair que l’activité repart. Dans une industrie aussi parcellisée, avec 80% des entreprises qui ne dépassent pas 20 salariés, la plupart des PME ne sont pas à l’optimum non plus en ce qui concerne l’exportation ou la recherche-développement. Il n’est pas étonnant qu’elles soient pénalisées à cet égard quand elles n’ont ni service export ni équipes de R&D. Et justement, ces activités nécessitent de se regrouper.

Or, paradoxalement, l’image de notre industrie est très bonne à l’étranger, où l’on nous attend pour la qualité de nos produits ou de nos savoir-faire. C’est pourquoi, suite à notre journée de mobilisation à l’export de mars dernier, l’Ania a développé un club export qui réunit déjà une quarantaine d’entreprises et un certain nombre d’outils spécifiques permettant de faire du bon travail en commun sur certains marchés.

Qu’avez-vous obtenu sur ce plan des pouvoirs publics ?

Nous n’attendons pas qu’ils prennent l’initiative même si certaines d’entre elles partaient de bonnes intentions comme le PNDIAA Partenariat national de développement des industries agroalimentaires d’abord, puis le PSEAA Plan de soutien aux exportations agroalimentaires. Nous avons apprécié dans ce qu’a initié par exemple Nicolas Forissier avec le Partenariat en faveur des IAA, les deux aspects positifs suivants : le travail sur l’amélioration de l’attractivité des IAA et celui sur l’importance de la recherche-développement. Sur ce deuxième point, même si l’on a obtenu un début de prise de conscience, il est clair qu’il faut y mettre de l’argent… Et on n’a pas encore vu afficher clairement les grands objectifs transversaux ni définir de priorités. Nos initiatives, elles, n’ont pas attendu, avec une nouvelle commission recherche au sein de l’Ania et un début de coopération avec les 13 pôles de compétitivité à connotation agroalimentaire marquée.

Notre but est de faire avancer les choses même si nous ne pouvons cacher qu’elles avancent lentement.

Le plan Dutreil pour les PME mobilise 2 milliards d’euros comme l’avait annoncé le président de la République. Est-ce une bonne nouvelle pour les industries alimentaires ?

Je ne suis pas sûr qu’on soit forcément prioritaire dans ce plan, dont la dotation, apparemment élevée, est après tout assez minime si elle porte sur l’économie dans son ensemble. Renaud Dutreil veut favoriser les TPE qui sont les plus en croissance, ce qu’on appelle « les gazelles », et je pense qu’il y en a en effet un certain nombre dans le secteur alimentaire. Nous suivrons ce dossier et nous nous prononcerons lorsqu’il sera vraiment au point.

Mobiliser un ou des fonds

Cela étant, il est nécessaire, plus largement, d’améliorer les relations entre les entreprises alimentaires et le monde bancaire et financier car les problèmes de fonds propres, de capital-développement et de capital-transmission y ont une grande importance.

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Beaucoup de nos PME sont localement très dépendantes de leurs banques et des décisions que peuvent prendre tels jeunes chargés d’affaires dans des banques locales ; quand une entreprise est en forte croissance, ses besoins de crédit peuvent se heurter facilement à un refus de tout engagement à risque. C’est pour cela que l’Ania cherche à promouvoir une approche collective et qu’elle réfléchit avec différents partenaires à des solutions comme la mutualisation. Nos discussions sont assez poussées avec le Crédit agricole, notamment, depuis qu’il a décidé de se renforcer dans l’agroalimentaire. Ces efforts engagés par une organisation professionnelle sont difficiles, notez-le, parce que ce n’est pas tout à fait dans notre culture de concevoir nos organisations représentatives comme des structures de services. Mais je pense que là est bien leur avenir.

Les questions de transmission d’entreprise sont particulièrement importantes dans l’industrie alimentaire étant donné la prépondérance qu’y ont les PME mais là aussi il y a un problème de culture pour les chefs d’entreprise qui ont du mal à parler ouvertement sur leur avenir…

Faut-il créer un grand fonds dédié au secteur agroalimentaire ou mobiliser de nouveaux fonds afin de mieux organiser son financement ?

Oui, il faudra en discuter avec les pouvoirs publics, avec des banques partenaires et pousser à des rapprochements entre structures probablement. C’est là un travail de longue haleine que je soutiens.

Par rapport aux propositions faites dans le PNDIAA qu’avait lancé Nicolas Forissier comme secrétaire d’Etat, je note de bonnes intentions, mais tant qu’il n’y aura pas le financement …

Le sujet des rapports industrie-commerce était brûlant jusqu’ici. Est-ce différent dé-sormais ?

L’application de la loi Dutreil ne se passe pas mal, malgré les craintes exprimées par certains au départ. Les oppositions d’alors pouvaient faire penser que le paysage et les relations commerciales en seraient davantage bouleversés. En réalité, il y a surtout eu un retour bénéfique au jeu de la concurrence entre les enseignes. Les distributeurs se sont plaints parce que, pour gagner des parts de marché, ils doivent désormais rogner un peu sur leurs marges ! La loi a aussi permis de freiner le développement des MDD et des premiers prix et de mieux segmenter l’offre faite aux consommateurs plutôt que de s’installer dans l’uniformité : celui qui veut acheter la marque et ses innovations à forte valeur ajoutée accepte de payer plus ; auparavant on avait entretenu la confusion dans les esprits du fait de la loi Galland : de grandes marques étaient vendues à un prix qui se rapprochait par trop de celui des marques de distributeur.

La loi Dutreil a déjà réveillé une forte activité promotionnelle et suscité des offres du type « 3 pour 2 » ou d’autres actions plutôt « hard » que l’on n’en connaissait pas beaucoup en France. Le recentrage des promotions, hier presque exclusivement réservées aux marques d’enseigne, vers les marques de fabricant est une nouveauté appréciable pour la visibilité de ces dernières. Comme quoi nous ne sommes pas condamnés à un système à l’anglaise dominé par les MDD. En fait, nos partenaires distributeurs ont bien compris que de sortir nos marques des rayons pour ne faire progresser que les volumes en MDD et en premiers prix, cela a des conséquences négatives pour leur chiffre d’affaires. Au moment même où ils doivent affronter un regain de compétition avec l’enseigne concurrente, ce n’est pas forcément un bon choix pour dégager des résultats.

Autrement dit, je suis confiant que, grâce à nos marques devenues tout à fait matures aujourd’hui en France, nos relations avec la grande distribution peuvent se normaliser positivement.

Que dites-vous à ceux qui veulent déjà corriger les termes de la loi ?

Nous sommes d’accord avec la FCD pour considérer cette loi comme transitoire - il est d’ailleurs prévu par le texte qu’il faudra faire un point à mi-parcours - et notre objectif commun est bien d’arriver à terme au «triple net». Certains industriels ont eu du mal à l’admettre, mais ils ont compris que l’on irait très progressivement. En revanche, le souci du président Bédier et de ses adhérents distributeurs, c’est de sortir d’un système dans lequel les pouvoirs publics ont émis des directives pointillistes et qui peuvent déboucher au pénal pour les distributeurs. Ce que nous prônons pour notre part c’est – pourquoi pas ?– d’aller vers la dépénalisation que demande la FCD, mais à une condition, c’est que le rapport de forces que nous subissons évolue… Ce dont nous ne sommes pas tout-à-fait sûrs encore.

Le transfert de la coopération commerciale ne fonctionne pas, aux dires des distributeurs, et les industriels y tiennent beaucoup trop au lieu de proposer d’emblée des prix nets …

Sur ce point, nous sommes au contraire tout à fait ouverts et c’est nous faire un procès d’intention. En réalité, toutes les enseignes n’ont pas la même position et surtout il est trop tôt… En tout cas, ce n’est pas nous qui voulons recréer des marges arrière.

Ce n’est donc qu’une question de calendrier ?

Oui, et je souhaite que d’ici là nous reprenions des groupes de travail avec la FCD, qui comme l’Ania souhaite reprendre des initiatives plutôt que de laisser l’Etat s’en mêler. Mais il faut d’abord passer les négociations 2007 et voir comment la loi évoluera après le rapport à mi-parcours. Sur les dérives éventuelles que peuvent nous signaler nos adhérents, notre intention est de les traiter à l’amiable avec les enseignes concernées sans attendre les observations de l’administration ni bien sûr les affaires qui seraient transmises au Parquet. Quant à toucher aujourd’hui à nouveau au texte de la loi, la FCD est d’accord avec nous sur la nécessité d’un minimum de stabilité du cadre dans lequel nous négocions.