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Jean-Michel Lemétayer L’ambition économique pour le syndicalisme agricole

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Le successeur de Jean-Michel Lemétayer se placera dans la lignée d’un président qui a, avant tout, voulu renforcer le pouvoir économique des agriculteurs. Au 9 décembre, deux candidats s’étaient déclarés : Dominique Barrau et Xavier Beulin, l’un et l’autre entendant se maintenir jusqu’au conseil d’administration du 16 décembre chargé d’élire le successeur de Jean-Michel Lemétayer.

En annonçant le 7 décembre son départ pour le conseil d’administration de la FNSEA du 16 décembre, Jean-Michel Lemétayer a, à la fois, confirmé ce que savaient les militants, et surpris par la rapidité imposée au processus de succession. Confirmé, car le président de la FNSEA avait toujours annoncé qu’il ne terminerait pas son mandat actuel et laissé entendre qu’il pourrait quitter son poste avant la fin de 2010. Il en cherchait l’occasion. La publication de son livre Confidences d’un leader paysan (ed. Bertrand Gobin) est arrivée à point nommé. Mais, tout naturellement, le leader paysan a surpris, car le processus de sélection et d’élection de son successeur devra se faire plus rapidement que prévu.

Dominique Barrau ou Xavier Beulin

D’un côté Dominique Barrau, secrétaire général, éleveur aveyronnais, homme de réseau, très reconnu par la structure des fédérations départementales. Dominique Barrau s’exprimait, récemment, de plus en plus au nom de la FNSEA sur les sujets d’actualité. De l’autre, Xavier Beulin, premier vice-président de la FNSEA, président de la fédération des producteurs d’oléoprotéagineux, une filière qu’il a su, dans la foulée de son prédécesseur Jean-Claude Sabin, porter au rang de puissance économique.
Si les deux hommes sont de nature et de profil diamétralement opposés, ils se situeront sans doute dans le cadre d’un syndicalisme agricole auquel Jean-Michel Lemétayer a imposé sa marque. Depuis mai 2001 à la présidence de la FNSEA, cet ancien patron des producteurs de lait, négociateur pugnace, a voulu donner une orientation clairement économique au syndicalisme agricole majoritaire. Son credo : donner du pouvoir économique aux agriculteurs. Comme si, au moment où l’influence politique du monde paysan, moins nombreux, s’estompe, le relais devait être pris sur le plan économique.

Interprofession

C’est d’ailleurs fort de la réussite d’une organisation interprofessionnelle laitière, avec la négociation d’une orientation nationale pour le prix du lait, qu’il fut élu à la présidence de la FNSEA en 1981. Sans relâche, Jean-Michel Lemétayer tente de renforcer le poids des agriculteurs dans les choix économiques des filières, d’améliorer en leur faveur les rapports de force. C’est ce qui lui vaut des passes d’arme homériques et une solide inimitié avec un autre Breton, Michel-Edouard Leclerc. C’est ce qui lui vaut des critiques des organisations agricoles minoritaires comme la Confédération paysanne ou la Coordination rurale, plus convaincues par une action syndicale classique, avec manifestations spectaculaires, que par une action de lobbying économique moins médiatique mais parfois plus efficace. Ce qui donne lieu à des moments difficiles, à l’occasion du salon de l’élevage de Rennes, le Space, qu’il préside, soumis à la bronca de manifestants.
Pour Jean-Michel Lemétayer, l’heure est plus à l’analyse et la renégociation des marges tout au long des filières qu’à des manifestations massives devant les préfectures. L’exemple du lait, en 2009, au sein même du secteur dont il avait été l’organisateur, l’a bien montré. Parfois incompris, même au sein du syndicalisme majoritaire, Jean-Michel Lemétayer a toujours cru que c’est dans le cadre de l’interprofession que la solution à la baisse du prix du lait pouvait être trouvée, plutôt que dans une aventureuse grève du lait. C’est cette confiance dans les discussions interprofessionnelles et dans une alliance objective avec les industriels qui le fit, sans relâche, refuser l’entrée des syndicats minoritaires au sein des interprofessions.

Manifestations

Ce qui n’empêcha pas le patron de la FNSEA d’organiser lui aussi des manifestations. Mais, dans son esprit, moins pour arracher d’emblée des avantages que pour améliorer ensuite le rapport de force dans les discussions interprofessionnelles.
Marquées par la crise agricole, par l’émergence et l’activisme de l’Apli (association des producteurs de lait) les deux dernières années devaient ramener le syndicalisme majoritaire vers des actions syndicales plus classiques : manifestation revendicative en octobre 2009, manifestations d’éleveurs en 2010, blocage de sites industriels, etc. Des actions marquées par une oreille gouvernementale et présidentielle plus bienveillante, surtout après l’échec de la majorité aux élections régionales. Ce fut l’époque, aussi, où le gouvernement relativisa les retombées du Grenelle de l’environnement, permettant à Jean-Michel Lemétayer de fustiger, en congrès, le poids des contraintes écologiques alors même qu’il avait – non sans regrets au sein de la fédération – accepté de participer sans réticence à ce même Grenelle.

L’indépendance revendiquée

Des évolutions qui pèsent peu, pour le leader de la FNSEA, au regard de l’objectif économique. C’est bien pour cela que la cible des grandes surfaces ou, plus rarement, des industriels fut souvent privilégiée par rapport aux classiques manifestations devant les préfectures. C’est, là aussi, ce qui lui valut certaines critiques évoquant sa trop grande proximité avec le pouvoir politique. Et pourtant, il aura toujours cherché, ouvertement et dès le début de son mandat, à montrer que les liens entre le syndicalisme majoritaire et la majorité politique de droite ne sont plus ce qu’ils étaient. Personnellement, il refuse l’invitation de Nicolas Sarkozy à devenir député européen. Il reste, aussi, extrêmement attentif à ce que les syndicalistes fassent des choix clairs entre engagement politique et militantisme syndical.

Réseau de relations

Son réseau de relations, qui va jusqu’à l’Elysée dont il connaît bien le secrétaire général Claude Guéant, il l’emploie d’abord pour la cause syndicale. Une cause non dénuée de dilemmes et de choix difficiles, d’ailleurs. Au moment du bilan de santé de la Pac, mis en musique pour la France par le ministre Michel Barnier, il donne quitus à une série de mesures de réorientation d’aides des céréaliers vers les éleveurs. Jean-Michel Lemétayer assume des choix qui provoquent bon nombre d’états d’âme du côté des grandes cultures. Mais la rupture est évitée et la récente hausse des prix des grandes cultures vient apaiser le débat. Au bilan, le syndicalisme reste uni et Jean-Michel Lemétayer conforté dans ses positions.
Si le renforcement du poids économique des agriculteurs n’a pas toujours été couronné de succès, c’est, surtout, en raison du vent de libéralisation sans précédent qui secoue la planète. Affaiblissement de la politique agricole, libéralisation des échanges mondiaux, volatilité de plus en plus grande des prix et des charges d’exploitation… autant de phénomènes qui laissent croire aux entreprises industrielles et aux distributeurs qu’ils ont plus à gagner dans une stratégie opportuniste (s’approvisionner en Chine ou au Brésil, jouer sur les marchés à terme, faire pression sur leurs fournisseurs agriculteurs, etc.) que dans des disciplines de filière. Des attitudes qui impliquent que, pour défendre le principe des interprofessions et des relations contractuelles, il faille des arguments nouveaux et diablement convaincants. Ce sera la tâche du successeur de Jean-Michel Lemétayer.

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