Lors de la présentation de son bilan 2015, l'Ania est revenue sur les conséquences délétères de la guerre des prix entre distributeurs sur l'ensemble de la filière agroalimentaire. Soumises à une pression continue sur leurs marges, les entreprises n'investissent pas comme elles le devraient pour rester dans la course à la concurrence et continuer à innover. Et faute d'investissements réguliers, les outils de production vieillissent, mettant en péril les plus fragiles.
Sans grande surprise, la guerre des prix entre les distributeurs a continué de peser sur les marges des entreprises de l'agroalimentaire en 2015. Chiffres à l'appui, l'Ania l'a une nouvelle fois démontré en présentant le bilan 2015 des IAA, lors de sa conférence de presse annuelle, le 29 mars. Ainsi, en dépit d'indicateurs plutôt favorables, marqués notamment par de bonnes conditions de crédit, avec des taux d'intérêt historiquement bas et des matières premières orientées à la baisse, même si les cours des matières premières alimentaires restent hauts, sans parler des effets positifs du CICE et du sur-amortissement, « les entreprises de l'agroalimentaire n'investissent pas », constate amèrement Jean-Philippe Girard, le patron de l'Ania. Il faut avoir confiance en l'avenir pour investir, or « cette pression sur les prix et sur les marges pèse et paralyse », insiste encore Jean-Philippe Girard. Une frilosité des entrepreneurs qui, en accentuant le risque de vieillissement des outils industriels, constitue un véritable frein au développement des IAA, notamment à l'international et face à la concurrence.
LES INVESTISSEMENTS AU PLUS BAS
De fait, entre 2007 et 2014 les marges des industries alimentaires ont accusé une baisse cumulée de six points avant de tomber en 2015 « à un niveau le plus bas depuis 1974 », a précisé Stéphane Dahmani, directeur du pôle économie à l'Ania. Dans le même temps, les industries alimentaires ont enregistré l'an dernier leur plus faible niveau d'investissement depuis la crise de 2008, ce qui se traduit par un retard d'investissement des IAA de 20 % depuis la crise financière, alors qu'il n'est que de 10 % dans l'industrie manufacturière. « Le manque de visibilité dont souffrent les IAA est non seulement un vrai sujet depuis 2008, mais il est également propre au secteur », note ce dernier. De fait, les prévisions d'investissements en valeur des chefs d'entreprise dans l'agroalimentaire qui étaient en hausse de 9% en juillet 2015, se sont contractées pour finir sur une baisse de 7 % fin 2015 (source : enquête INSEE sur les Investissements dans l'industrie), « soit une révision de 16 points d'une ampleur inédite », note l'Ania.
DÉFLATION SUR LES PRIX
Et le pire, c'est que les négociations commerciales qui se sont achevées fin février n'ont pas vraiment montré de changements majeurs, bien au contraire. « Il n'est pas normal que l'on ait remonté plus de 300 comportements abusifs (selon les résultats du premier Observatoire des négociations commerciales de l'Ania sur le déroulement des négociations dans les box NDLR) », s'est d'ailleurs interrogé le patron de l'Ania.
Ainsi, janvier 2016 a constitué le 31e mois consécutif de déflation sur les prix pour les produits de grande consommation. « Un niveau de déflation inobservé depuis huit ans », a souligné Stéphane Dahmani, directeur du pôle économie à l'Ania. Et au total en 2015, la déflation des produits alimentaires était de 1,2 % pour une baisse cumulée de 2,3 % sur les deux dernières années (source IRI). Une course systématique aux prix les plus bas entre les acteurs de la grande distribution qui ne cesse d'empirer depuis la libre négociation des prix introduite par la Loi de modernisation économique (LME), entrée en vigueur en janvier 2009. Année après année, cette fameuse guerre des prix, en plus de ne pas avoir d'impact positif sur la consommation de produits alimentaires, est donc particulièrement destructrice de valeur et ce pour toute une filière. Et Jean-Philippe Girard de rappeler que « 70 % de la production agricole sont transformés par l'industrie alimentaire et que plus de 80 % des produits GMS sont des produits alimentaires » et que cette emprise de l'amont à l'aval « représente 2,4 millions d'emplois (source Utopies –étude local Footprint 2015) en France ».
QUE LES DISTRIBUTEURS PRENNENT LEUR RESPONSABILITÉ
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Fort de ce constat, Jean-Philippe Girard ne cache pas son inquiétude pour l'avenir. « Si on ne change rien, 2017 sera pire que 2016 » pronostique-t-il, tout en appelant « à un respect de la loi et à un durcissement des contrôles », mais aussi et peut-être surtout « à une évolution des comportements », à trouver un mode de fonctionner différemment entre agriculteurs, producteurs et distributeurs. « On est au bout du bout sur pas mal de secteurs. Il faut que la grande distribution prennent ses responsabilités », estime-t-il, indiquant que plusieurs pistes sont possibles pour y arriver.
Avant de changer la loi LME, Jean-Philippe Girard veut attendre les conclusions du rapport d'audit de ce texte demandé par Emmanuel Macron. L'idéal, selon le patron de l'Ania, serait d'obtenir un premier bilan avant l'été, « au moins dans les grandes lignes », leur permettant « d'y travailler durant l'été afi n de rendre la copie en octobre ». Clairement, « 1 ou 2 points de marge nous redonnerait de l'oxygène. Je ne sais pas comment fait l'industrie agroalimentaire pour être aussi résiliente », s'interroge-t-il d'ailleurs.
Seul candidat déclaré à sa succession à ce jour pour un deuxième mandat à la tête de l'association (l'élection aura lieu durant la deuxième quinzaine de mai), Jean-Philippe Girard a énuméré les défis des trois prochaines années dans les IAA, articulés autour de l'innovation et de l'exportation, deux leviers de croissance majeurs, et de la construction du prix, afin lors des négociations commerciales de privilégier « l'offre et la qualité et pas uniquement le prix ».
Aujourd'hui, l'innovation dans les IAA représente 61 % des entreprises (contre 53 % dans les autres secteurs industriels) dont 20 % en innovation produits nouveaux sur le marché (contre 16 %) (source Insee). Les chiffres le montrent, les entreprises qui innovent et exportent sont celles qui s'en sortent le mieux, mais encore faut-il en avoir les moyens.
L'an dernier, les 16 218 entreprises agroalimentaires (dont 76 % de TPE, 22 % de PME et 2 % d'ETI) répertoriées par l'Ania ont réalisé un chiffre d'affaires de 170 milliards d'euros*, stable à périmètre constant. Le secteur comptait 440 926 emplois à fin décembre, donc 4 332 recrutements durant l'année. Même si elles ont baissé de 8 % à 251 par rapport à 2014, « les défaillances touchent encore une entreprise par jour ouvré », précise Jean-Philippe Girard, restant sur le même rythme qu'au plus fort de la crise de 2009. En Europe, la France arrive en tête par le nombre d'entreprises avec 21 % du total devant l'Italie (20 %), mais à la seconde position en termes de chiffre d'affaires à 183 Mrd€, derrière l'Allemagne avec 193 Mrd€. Le chiffre d'affaires à l'export représente 21 % du total, dont les deux tiers sont réalisés par les très grandes entreprises, permettant à la France de conserver la quatrième place mondiale des exportateurs, après l'Etats-Unis, l'Allemagne et les Pays-Bas. Enfin, les IAA restent un poids lourd de la balance commerciale française, toujours numéro deux derrière l'aéronautique, avec un excédent de 8,1 Mrd€, en hausse de 5 % par rapport à 2014, un niveau qui reste cependant inférieur aux meilleurs niveaux de 2012 (9,2 Mrd€). Par produits, les exportations sont toujours tirées par les boissons, les produits laitiers frais et les produits du travail du grain ; à l'inverse de nombreuses catégories sont encore négatives et notamment les préparations et conserves à base de poissons, et les produits à base de fruits et légumes. Les exportations sont essentiellement à destination de l'Europe (66,2 % en 2015/68,7% en 2014), de l'Alena (9,6 % en 2015/8,2% en 2014) et de l'Asie (13,8% en 2015/13% en 2014).
* Ce chiffre s'entend après modification de la base de calcul pour s'ajuster aux sources du ministère de l'Agriculture et du Crédit Agricole. Il n'est donc pas comparable aux 157,6 Mrd€ en 2014, annoncés l'an dernier.