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Le CGAAER raconte quatre histoires sur l’agriculture du futur

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« Il était une fois quatre scénarios assortis d’une stratégie de nature à favoriser la transmission des entreprises agricoles et sa traduction en leviers d’action ». Ainsi le CGAAER présente-t-il les scénarios prospectifs à l’horizon 2025 qu’il a imaginés pour « éclairer la décision publique ». Si le ton est celui du conte de fées, les hypothèses envisagées par le CGAAER sont loin d’augurer un monde merveilleux pour les agriculteurs français.

Missionné par le ministre de l’Agriculture le 3 février 2014, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) rendait en janvier 2016 son rapport intitulé Transmission en agriculture, 4 scénarios prospectifs à l’horizon 2025. Publié le 4 mars, ce rapport, initialement demandé pour la fin de l’année 2014, devait « contribuer à éclairer à échéance courte les dispositions d’application de la loi d’avenir et la mise en œuvre de la programmation du Feader ». À plus long terme, le ministère comptait sur la contribution du CGAAER pour se positionner « en amont de la négociation de la PAC 2020 ». Les quatre signataires du rapport, trois ingénieurs généraux des ponts et Dominique Brinbaum, inspectrice générale de l’agriculture, ont auditionné près de soixante personnes, issues des organismes agricoles et des institutions publiques, afin d’« imaginer de façon très ouverte la diversité des futurs possibles » formulée dans quatre scénarios différents, « globaux cohérents, plausibles et pertinents, qu’ils soient souhaitables ou non ».

Le sombre scénario de la continuité

Le premier des scénarios, celui « des agricultures héritées », est celui « de la continuité », selon le CGAAER. Sans le dire explicitement, les caractéristiques qu’il décrit laissent à penser qu’en restant dans la continuité des politiques menées, l’agriculture française est vouée à un sombre destin. Le CGAAER décrit une agriculture soutenue par des aides publiques stables, où « la compétitivité des filières se détériore dans un environnement concurrentiel et volatil ». Le métier d’agriculteur « perd de son attractivité » sous le poids des réglementations, environnementales notamment, qui « sont mal vécues par les agriculteurs qui ne voient pas de perspectives à leur métier ». Ils doivent d’ailleurs « faire face à la suprématie des acteurs de l’aval et au resserrement des réglementations ». Ainsi, les exploitations, qui s’agrandissent et diminuent en nombre, perdent lentement de leur potentiel de production. Les zones rurales quant à elles se spécialisent davantage, et « les territoires à faible potentiel agronomique sont progressivement marginalisés ». Dans ce contexte, la transmission des exploitations est difficile, explique le rapport. Elle « dépend pour l’essentiel de leur capacité à intégrer les exigences de l’aval ». Si les pouvoirs publics choisissent ce scénario, le CGAAER identifie différents leviers d’action pour l’atteindre : s’inscrire « dans la continuité des dispositifs actuels », notamment les dispositions de la Loi d’avenir agricole, en mettant toutefois en œuvre quelques outils pour améliorer la transmissibilité des exploitations.

Deux scénarios libéraux

Le deuxième scénario, « des agricultures contractualisées », se place dans un contexte de diminution des aides publiques directes et privilégie les relations contractuelles : assurances, contrats entre les agriculteurs et leurs acheteurs, mais également dans leurs « relations avec les collectivités locales en matière de foncier comme de services environnementaux ». Le rapport du CGAAER estime que ce scénario permettrait « un maintien du potentiel de production, avec une agriculture performante techniquement ». Cependant « toutes les entreprises agricoles ne se retrouvent pas dans ces stratégies : certaines disparaissent à un rythme plus soutenu que par le passé ». Faut-il rappeler que le nombre d’exploitation a baissé de plus de la moitié en vingt ans selon les données de l’Insee ? Comme dans le premier scénario, « les territoires les plus fragiles sont marginalisés ».

Dans le scénario des « fermes firmes », « l’agriculture s’inscrit dans le mouvement de libéralisation des autres secteurs de l’économie ». « Au début des années 2020, un accord est trouvé à l’OMC, qui démantèle les dispositifs de soutien à l’agriculture ». Dans ce contexte, explique le rapport, « le modèle de production français traditionnel rencontre des difficultés pour se maintenir dans la compétition internationale ». Les industriels et distributeurs renforcent leur pouvoir et peuvent aller jusqu’à « investir dans le capital des entreprises agricoles ». Les agriculteurs, eux « deviennent des prestataires devant répondre à des cahiers des charges contraignants qui constituent pour eux une condition impérative d’accès au marché ». Certains peuvent cependant choisir l’axe de la proximité, demandée par les consommateurs, et opter pour des « circuits de commercialisation diversifiés et innovants ». Ceux qui n’entrent dans aucun de ces deux schémas disparaissent. La transmission des exploitations agricoles s’apparente à la transmission des PME, avec « des moyens juridiques et financiers analogues ». Dans ce scénario encore, les « territoires à faibles potentiels » sont délaissés

Les « agricultures territorialisées », happy end ?

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Seul le quatrième scénario fait la part belle à l’aménagement du territoire. Il s’agit du scénario « des agricultures territorialisées ». Cette vision de l’agriculture future s’appuie sur une Pac qui « reste forte » et un engagement des États et des régions en faveur d’une « agriculture intégrée dans les territoires et répondant aux attentes des consommateurs-citoyens ». C’est, dans ce scénario, l’agriculture familiale qui reste le modèle avec deux types de systèmes : le « collectif » avec des agriculteurs qui travaillent ensemble « dans la gestion de leurs entreprises […], le portage du capital ou encore dans leur investissement dans l’aval », ou « la petite agriculture de proximité » qui répond à la demande locale. Ce scénario privilégie une agriculture plus respectueuse de l’environnement, encadrée par une réglementation forte, et de fait, l’interdiction de la culture d’OGM « sur le territoire national » afin d’en tirer « des avantages comparatifs ». Le métier d’agriculteur gagne en attractivité, et le nombre d’exploitations s’accroît même « légèrement », poussé par les nombreux candidats à la reprise. On aperçoit le « happy end » du conte du CGAAER : les agriculteurs et leurs représentants furent « des acteurs entendus et compris des territoires et de leurs habitants ».

Point de conte sans événements perturbateurs

Ce scénario, qui semble appelé des vœux de toutes les organisations syndicales et de nombreux politiques, « s’inscrit dans la continuité des dispositifs actuels », indique le rapport. À condition cependant de « renforcer les marges d’intervention des Régions en augmentant le budget du second pilier », « de faire évoluer les aides directes » ou de « développer l’attractivité des territoires en termes de services ». Des solutions qui pourraient faire consensus. Cependant, ce scénario s’appuie également sur la préservation des « dispositions nationales encadrant l’activité agricole ». On met là le doigt sur une problématique plus sujette à débat, les agriculteurs dénonçant depuis le début de la crise agricole la réglementation française plus contraignante que celle de nos concurrents européens. Reste par ailleurs à voir si la France peut choisir ce scénario lorsque ses concurrents en privilégieraient un autre. Rien n’est moins sûr.

Prendre en compte les constantes inévitables

Quel que soit le scénario retenu, le CGAAER estime que des constantes inéluctables sont à prendre en compte : les attentes fortes de la société à l’égard des agriculteurs, le report prévisible de l’âge de départ à la retraite ou la tension du marché du foncier par exemple. Par ailleurs, tous les scénarios « mettent en évidence trois questions déterminantes pour la transmissibilité de l’activité agricole ». Celle de « la gestion des risques », économiques, climatiques ou biologiques ; celle de « la mobilisation du financement du capital d’exploitation » car chacun des scénarios nécessite une augmentation de ce capital et « impose le recours à des investisseurs extérieurs à l’entreprise » ; celle de « l’acquisition des compétences indispensables à la maîtrise de l’innovation technique ou organisationnelle par les agriculteurs » car l’agriculture de demain doit être menée par des hommes capables de « gérer une entreprise dans un contexte incertain ».

Le "conte" raconté par le CGAAER pourrait, selon les convictions de chacun, être une histoire à faire froid dans le dos ou un conte de fées. Une seule certitude, celle de devoir prendre – rapidement – des décisions. Car, selon le rapport, « 161 000 agriculteurs professionnels cesseront leur activité d’ici 2022 et devraient être remplacés par 71 000 nouveaux actifs » seulement. La baisse du nombre d’agriculteurs serait donc de -0,8 % par an sur la période 2012-2020.

4 scénarios prospectifs imaginent l’agriculture de demain pour « éclairer la décision publique »