A six mois de l'ouverture des négociations annuelles sur le climat à Paris, six ONG ont lancé un appel pour inclure un volet sécurité alimentaire dans les discussions. A cette occasion, Agra Alimentation a rencontré Theotonius Gomes, évêque du Bangladesh, qui a suivi plusieurs conférences des Nations unies sur le changement climatique en tant que délégué de la CIDSE (Coopération internationale pour le développement et la solidarité, une alliance internationale d'agences de développement catholique). Lors des dernières négociations, à Lima, en décembre 2014, il est intervenu devant la COP (Conférence des parties) pour communiquer une déclaration élaborée à un sommet interreligieux qui s'est tenu à New York en septembre 2014.
Quelles sont les conséquences du changement climatique pour le Bangladesh ?
Nous avons de grandes rivières au Bangladesh. Les inondations recouvrent de plus en plus de terres, et de plus en plus longtemps. Le niveau de la mer monte aussi. Non seulement elle grignote la côte mais l'eau salée remonte plus loin dans les terres et cela affecte la fertilité des terres inondées. L'élévation du niveau de la mer détruit aussi des habitations. Nous avons l'habitude de ces désagréments mais les choses se détériorent. Les dégâts sont plus importants qu'auparavant.
Pour l'instant, nous assistons à des drames individuels. Mais si ça continue, le problème va prendre une ampleur terrible. Le Bangladesh est déjà très densément peuplé. Nous n'avons pas de terres disponibles. Où iront les populations dont les terres et l'habitation seront recouvertes par les eaux ? Des gens s'en vont déjà, légalement ou pas. Si trop de gens perdent tout, les migrations vont devenir incontrôlables.
Qu'attendez-vous de la conférence de Nations Unies sur le changement climatique qui se tiendra à Paris à partir du 30 novembre ?
Les pays industrialisés ont leurs propres préoccupations sur la qualité de l'air ou de l'eau par exemple. Le secteur privé a sa vision des choses. Tout comme les plus pauvres ont leur perspective et tout cela est légitime. Les pays industrialisés doivent améliorer leur système, mais même en le corrigeant, le modèle restera le même. Je pense que l'on peut développer une autre orientation, en parallèle, à Paris, qu'il est temps d'inventer un autre mode de développement, moins dépendant des énergies fossiles, pour les autres pays. Ce que les pays industrialisés ne peuvent pas faire parce que leur économie est trop dépendante du carbone, nous pouvons le faire justement parce que nous ne sommes pas aussi industrialisés.
Si on prend juste les pays riches et les pays les plus pauvres, cela ne fonctionnera pas. Il faut travailler avec tous les pays entre les deux, et ils sont nombreux. Certes, l'intensité du développement ne sera pas la même que celle qu'ont connue les pays industrialisés, mais ce sera un développement plus harmonieux pour tous.
Le Bangladesh est-il ouvert à de nouveaux modèles ?
Je pense que le Bangladesh est ouvert à un autre mode de développement. Mais il est tenté par un développement industriel, bien sûr !
J'ai envie de demander aux autres pays, au secteur privé de ne pas nous pousser dans une voie sans issue. Pourquoi ne pas plutôt nous aider à essayer autre chose ?
« Soutenir les paysans et leur savoir-faire, cela consiste aussi à soutenir leur dignité » - Mgr Theotonius Gomes (ci-contre)
La société civile est sur la bonne voie. Les multinationales du secteur agroalimentaire devraient essayer de développer de nouvelles méthodes, par exemple en s'appuyant davantage sur l'alimentation traditionnelle. L'intérêt des entreprises est de développer leur activité. Elles peuvent trouver un intérêt à soutenir un autre mode de développement.
Quelles sont vos préconisations en termes de politique agricole ?
Quand les multinationales commencent à s'intéresser à une alimentation de qualité, c'est une bonne chose et il faut le prendre en compte. Mais il faut être très vigilant à maintenir une activité digne pour les paysans.
Si des multinationales prennent le contrôle du secteur, les fermiers perdront leur autonomie. Au pire, avec la mécanisation, ils n'auront plus d'emploi. Est-ce une bonne chose de laisser les gens sans activité ? Avec Caritas, nous soutenons l'agriculture paysanne. Soutenir les paysans et leur savoir-faire, cela consiste aussi à soutenir leur dignité. Il faut laisser les gens participer. Personne ne doit se retrouver inactif.
Le Bangladesh est un pays très fertile et très vert. La végétation est abondante et l'agriculture fait partie intégrante de cette végétation. L'économie repose en grande partie sur le secteur agricole. Nous avons besoin de technologie et de nous moderniser, mais nous devons conserver un équilibre dans notre développement et continuer à produire des biens agricoles. Pour cela, il nous faut valoriser au mieux la production agricole. Sinon, la volonté de développer le secteur manufacturier risque de mettre à mal des terres agricoles, alors que nous n'avons pas de terres supplémentaires disponibles.
L'alimentation ne figure pas à l'agenda des discussions de la COP21. Pourquoi faudrait-il l'y inclure ?
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L'alimentation, c'est notre premier besoin. Avoir des vêtements, un toit… cela ne vient qu'après. Au Bangladesh, nous avons accordé une grande importance au fait d'avoir assez de nourriture pour toute la population et d'énormes progrès ont été faits. Maintenant, il faut s'occuper aussi de la qualité de l'alimentation. Les produits agri-coles doivent être nutritivement qualitatifs et ne doivent pas être gorgés de produits chimiques. D'autant que ces intrants influencent la qualité de l'eau et les poissons. Assez de nourriture, cela ne suffit pas. Il faut assez de bonne nourriture.
La question de l'alimentation a émergé lors de la conférence sur le changement climatique de Rio, en 2012. C'est une bonne chose. Procurer une alimentation de qualité à tous, c'est indispensable à une globalisation humaine.
Pourquoi la qualité de l'alimentation vous semble-t-elle si importante ?
Les multinationales et les fermiers pauvres : tout le monde a besoin de manger. De manger de la bonne nourriture, pas de la « junk food ».
Vous savez, on commence à voir des produits inspirés de l'alimentation américaine au Bangladesh. Ils sont mauvais nutritionnellement et font le lit de maladies chroniques comme le diabète ou des pathologies qui entraînent des maladies cardiovasculaires. Il est essentiel de promouvoir une alimentation saine et de l'activité physique. Même au Bangladesh, les gens riches sont de plus en plus malades à cause de mauvaises habitudes de vie.
Nous avons besoin d'améliorer beaucoup de choses dans le domaine de l'alimentation au Bangladesh. La logistique, avec des routes et des véhicules, par exemple. Mais aussi la qualité de l'alimentation, qui constitue une forme de médecine préventive.
Je pense que les entreprises du secteur alimentaire doivent travailler une offre à partir de l'alimentation traditionnelle locale. Des échanges internationaux peuvent intervenir, bien sûr, mais il faut garder une forme d'équilibre.
N'avez-vous pas peur que, comme au sommet de Copenhague, les discussions ne débouchent sur aucun engagement concret ?
À Copenhague, les gouvernements ont réalisé qu'ils devaient faire quelque chose mais ils n'ont pas pris les décisions qu'ils devaient prendre. Bien sûr, c'était une déception, mais en même temps, cela a constitué une leçon d'humilité dans les cercles dirigeants. L'autre apprentissage, c'est que le secteur privé a affirmé qu'il pouvait prendre des initiatives.
J'étais à Copenhague. J'ai senti le sentiment collectif de déception. Mais j'ai constaté que les gens eux-mêmes n'étaient pas désespérés. Et que les discussions évoluaient. De la seule question des réductions, nous étions passés à des discussions sur le développement positif.
– 158 millions d'habitants en 2014 (source Insee) – 1 101 habitants au km2 en 2014, contre 117 en France (source Insee)
– En 2010, plus de 43 % de la population vivait avec moins de 1,25 dollar par jour (prix de 2005 en parité de pouvoir d'achat), contre 70 % en 2000 (source FAO)
– En 1990-92, plus de 30 % de la population souffrait de sous-nutrition, une proportion passée à 16,4 % sur la période 2014-2016, après une très forte réduction du taux de malnutrition dans les années 90 (source FAO)
– Taux de croissance : 6,3% en 2012, 6,7% en 2011, 5,8% en 2013, 6,2% en 2014 – Le Bangladesh s'est fixé l'objectif de quitter d'ici 2021 le groupe des Pays les Moins Avancés pour rejoindre les Pays à Revenu intermédiaire. Il fait partie des « Next eleven », groupe de pays défini par Goldman Sachs en 2011 en référence aux BRICS.
– En 2013, l'effondrement du Rana Plaza, un immeuble de confection, a fait plus d'un millier de morts et mis en lumière les conditions de travail terribles des ouvriers bangladais dans le secteur textile, qui fait partie des secteurs moteurs de la croissance.
Organisés tous les dix ans depuis 1972, les sommets de la Terre (dont la dernière édition s'est tenue à Rio en 2012) constituent un grand rendez-vous international sur l'environnement. La COP (Conférence des parties), qui aura lieu à Paris à partir du 30 novembre, est un organe très important de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, instaurée au sommet de la Terre de 1992. Composée de tous les Etats parties, elle se réunit annuellement depuis 1995 pour vérifier l'application de la convention et formuler des décisions pour lutter contre le changement climatique (d'où le nom de COP21, puisque ce sera la 21e Conférence des parties). En 2009, la conférence de Copenhague, qui avait suscité de grands espoirs, accouche d'une souris. En 2011, à Durban, la COP introduit pour la première fois la question de l'agriculture dans les discussions. L'année suivante, au sommet de la Terre de Rio, le docu-ment final comprend de nombreux objectifs de développements, comme la lutte contre la pauvreté et la faim. A l'approche de la COP de Paris, six ONG (Acting for life, Action contre la faim, Care, CCFD-Terre solidaire, le Secours catholique, Réseau climat développement) ont lancé un appel pour intégrer un volet sur la sécurité alimentaire aux négociations de la COP21. Le 27 mai dernier, 24 ONG (dont les six à l'origine de la démarche) avaient déjà signé cet appel dont Oxfam international, la Fondation Nicolas Hulot ou encore Coordination sud et le Crid (Centre de recherche et d'information pour le développement). Rappelons que de nombreuses ONG se sont par ailleurs insurgées en découvrant la liste des entreprises partenaires de la COP21, dénonçant la présence de la liste d'entreprises comme EDF ou BNP Paribas, critiquées pour leur manque d'engagement pour « décarboner » l'économie.