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Amérique latine Le Chili : concurrent ou partenaire des exportations alimentaires européennes ?

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L’actualité politique vient de braquer les projecteurs sur l’Amérique Latine. Les réalités économiques devraient inviter les hommes d’affaires de l’agroalimentaire, tout particulièrement, à se tourner vers le Chili. Ce pays ne se résume pas à l’élection de Michelle Bachelet, première femme élue présidente d’un pays d’Amérique du Sud. C’est avant tout une puissance émergente qui, depuis quinze ans, conduit un ambitieux programme pour rejoindre le club des pays développés. L’agroalimentaire est en passe de devenir l’un des fers de lance de son économie. Premier producteur de salmonidés d’élevage depuis 2005, premier exportateur de fruits frais de l’hémisphère sud et acteur incontournable aujourd’hui sur le marché du vin, le Chili concurrence désormais les pays traditionnellement exportateurs sur le marché alimentaire mondial. Parallèlement, le consommateur chilien s’ouvre aux produits importés de qualité et le pays peut devenir une plate-forme attractive pour la conquête des zones ou pays avec lesquels il a signé des accords commerciaux.

Un petit « dragon » latino-américain

Le Chili va bien et l’agroalimentaire en profite, selon Pierre Boulaire, consultant français qui accompagne de plus en plus d’opérateurs sur cette zone en fort développement. Avec une croissance de 6,1% de son PIB en 2004, le pays enregistre des records depuis 1997, constate en effet le directeur de Manageria, cabinet de conseil en développement d’entreprise spécialisé sur l’industrie agroalimentaire. Ce résultat découle directement de sa politique économique, résolument ouverte sur l’extérieur ainsi que d’une conjoncture mondiale favorable. A priori, l’élection du 15 janvier ne remettra pas en cause l’ambitieux programme de modernisation économique, « l’agenda procrecimiento », lancé par le président sortant Lagos. Trente ans d’une politique libérale ont conduit le Chili à favoriser les échanges commerciaux avec de nombreux partenaires (USA,Mexique, UE, Japon, Mercosur, Corée). Une étude publiée fin 2003 par l’Economist Intelligence décerne au Chili le titre de pays le « plus propice aux affaires d’Amérique du Sud dans les cinq prochaines années ». Les exportations représentent, suivant les années, entre 25 et 30 % du PIB avec un niveau record de 32 milliards de dollars en 2004 Sources statistiques : MINEFI-DGTE, Mission économique de l’Ambassade de France au Chili.. Le Chili a d’ores et déjà attiré plusieurs états-majors de multinationales agroalimentaires telles que Nestlé ou Unilever grâce au programme « Chile Plataforma » offrant une défiscalisation des bénéfices hors Chili.

Un avenir solide pour un pays stable

L’accord de libre-échange avec l’Union européenne (février 2003) exempte aujourd’hui la quasi-totalité des exportations européennes de droits de douane majeurs. Les investisseurs français ont quant à eux des garanties solides pour s’implanter. Un accord favorisant les investissements a été signé en 1992 et depuis juin 2004, existe une convention fiscale entre Paris et Santiago. Les échanges commerciaux entre la France et le Chili ont d’emblée fait un bond de 32 %, avec d’un côté 339 millions d’euros d’exportations françaises vers le Chili et 1240 M EUR d’exportations chiliennes vers la France, ceci en 2004, et l’affaiblissement de l’euro devrait encore doper les exportations françaises. L’accroissement du pouvoir d’achat du Chilien l’oriente de plus en plus vers la consommation de produits laitiers, charcuterie de qualité, produits surgelés ou plats cuisinés ; ceux-ci sont achetés à 70 % dans des hyper ou supermarchés développés par de puissants investisseurs locaux familiaux (Jumbo, par exemple) qui n’ont d’ailleurs rien à envier à leurs homologues européens.

Une inflation maîtrisée (+2,4 % en 2004), un taux de croissance annuel du PIB de + 5,2 % en moyenne et un excédent budgétaire structurel qui atteint 2,2 % du PIB en 2004 garantissent a priori un avenir solide pour le pays le plus stable d’Amérique Latine. Les importations affichent une hausse de 27 % en 2004. La consommation des ménages croît régulièrement malgré un taux de chômage qui reste élevé avec près de 9 % de la population active en juin 2005 Mais le développement soutenu de l’activité interne et des exportations incite les PME, principales sources d’emplois, à embaucher. Même si elle continue à toucher près de 5 % de la population, l’extrême pauvreté recule. Le PIB par habitant (4120 USD en 2002) est désormais l’un des plus élevés du continent, bien que la répartition des richesses reste encore très inégalitaire. Autres handicaps : le pays souffre d’une forte dépendance énergétique qui le fragilise. D’autre part, le coût de main d’œuvre, avantage concurrentiel exploité par le Chili, notamment dans ses exportations agroalimentaires est quand même supérieur à celui de ses voisins immédiats (Argentine et Pérou) qui sur son exemple, se lancent ou reviennent dans la compétition tant sur les matières premières que les produits plus élaborés (produits laitiers, carnés, fruits et légumes de contre saison).

L’agroalimentaire, un enjeu majeur

L’agroalimentaire apparaît aujourd’hui comme l’alternative à la domination du cuivre sur la production chilienne. En 2004, 42 % des exportations concernait les produits miniers, dont 38 % pour le cuivre. L’agroalimentaire rattrape progressivement ce secteur clé et a atteint 26 % des exportations en 2004. Pays de tradition agricole par l’origine de son immigration, le Chili, long de 4 300 km, bénéficie d’une grande diversité de climats et dispose depuis les années 1980 d’une industrie agroalimentaire performante, compétitive et ouverte à l’international. Le coût de la main-d’œuvre reste attractif par rapport à celui de ses principaux marchés, les maladies et les parasites sont quasi absents et le décalage d’hémisphère favorise l’exportation à contre-saison vers les Etats-Unis (41 %) ou l’Europe (27 %). Les contraintes géographiques limitent cependant la superficie agricole exploitable et ont conduit à une production intensive.

Aujourd’hui, le pays est le premier exportateur de fruits frais de l’hémisphère sud (raisins de table, prunes, pommes, fruits rouges, kiwis, poires) grâce à la présence de grands négociants mondiaux tels que Dole, Del Monte ou UTC. Le pays veut devenir le principal centre de transformation agro-industriel des fruits et légumes méditerranéens et tempérés pour approvisionner l’Amérique latine ou le bassin Pacifique. Il est dorénavant présent sur les fruits surgelés, les conserves et développe de nouvelles productions comme les artichauts, les asperges, les tomates, les melons ou les poivrons. Le Chili tient également la place de deuxième producteur mondial de farine de poisson de qualité « prime » et a acquis depuis peu, devant la Norvège, la première place de producteur de salmonidés d’élevage. Actuellement, il diversifie sa production dont 90 % est exportée en développant ses productions de turbot, soles, bars etc. La pêche et l’aquaculture représentent ainsi 1,5 % du PIB et emploient 1,7% de la population active.

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Un contexte propice aux investissements

Les exportations de vin, exemple réussi d’une coopération de vingt ans entre la France et le Chili, connaissent une augmentation constante. Le Chili est aujourd’hui l’un des premiers exportateurs mondiaux, commercialisant dans près de 80 pays. Dans le cadre d’une production de plus en plus axée vers la qualité, les investissements se poursuivent à un rythme élevé. Une douzaine d’investisseurs français sont d’ailleurs présents sur le marché comme Rothschild, Marnier-Apostolle, Moët Hennessy,....

La forêt constitue une autre richesse naturelle du pays, la filière bois représente aujourd’hui 3,4 % du PIB. L’industrie primaire, avec notamment la production de cellulose, concentre la majeure partie de l’activité mais est peu à peu relayée par l’industrie de transformation papier et carton.

Grâce à des mesures sanitaires très strictes, le cheptel bovin chilien (4 M de têtes) est indemne de fièvre aphteuse. L’élevage se concentre sur la production laitière. Les industriels exportent vers le Mexique ou les pays andins des fromages à pâte pressée, du lait UHT, de la poudre de lait ou de la mozzarella tout en développant la consommation interne sous l’impulsion d’acteurs importants tels Nestlé, Parmalat, le New Zealand Dairy Board, Loncoleche, Bongrain ou Lescure Bougon pour la France. Les exportations chiliennes de viande bovine quant à elles augmentent de manière régulière (325 M USD en 2004). La filière porcine (3,3 M de têtes) et l’aviculture (120 millions de volailles) bénéficient d’une industrie de transformation moderne et performante loin des pestes porcines et autres grippes aviaires du moment. Les importations d’animaux reproducteurs vivants sont certes interdites mais le marché reste ouvert pour les fournisseurs français par exemple de matériels, de compléments alimentaires ou de produits vétérinaires.

L’opportunité des programmes de coopération

Aujourd’hui, la filière agricole et alimentaire emploie 770 000 personnes, soit 12,5% de la population active. Le secteur représente 11% du PIB et constitue la quatrième ressource en devises d’exportations du pays. En développement rapide, le secteur a cependant besoin d’un apport de capitaux importants ou mieux de transferts de technologie, de savoir-faire, voire de compétences humaines tout en offrant son dynamisme économique et sa stabilité aux investisseurs visionnaires. D’importants programmes d’aides gouvernementales, Corfo, Prochile et une collaboration bilatérale, Eurochile, peuvent être mis à contribution pour prendre pied et participer au bénéfice d’une stratégie clairement définie.

« Lors de la semaine de promotion de l’agroalimentaire française, organisée du 12 au 23 octobre 2005 par la Chambre de commerce franco-chilienne, il est ressorti que, s’il est un concurrent potentiel face aux exportations et productions françaises, le Chili apparaît également comme un marché d’opportunité pour les investisseurs, la technologie française, la vente de nos produits, la valorisation de nos savoir-faire, de notre image ou l’activité de nos cadres attirés par des partenariats prometteurs. A ce titre, Le Fournil ou Serap Chile illustrent les possibilités de développement local à rebours de la perception du Chili comme simple concurrent sur nos marchés», souligne Pierre Boulaire dont le cabinet développe désormais une partie de ses activités entre ce pays dont le potentiel est certain et l’Europe.