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Produits carnés Le choc Europe - Amériques

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Le volailler Doux, entreprise bretonne ayant tenté d’investir aussi au Brésil, pouvait représenter une synthèse entre la grande exportation et les produits plus qualitatifs vendus en France. Son dépôt de bilan sonne comme un avertissement. La synthèse est-elle possible ? Au même moment, les 5 et 6 juin, se tenait à Paris le XIXe congrès mondial de la viande. Deux conceptions s’y affrontaient : d’un côté, le continent américain surtout, misant sur des prix hyper-compétitifs et des technologies modernes ; de l’autre une Europe faisant confiance à des viandes plus coûteuses et qualitatives. En attendant, le Brésil affiche ses ambitions en voulant « alimenter le monde entier ».

«Nous avons besoin de libre-échange », lançait José Bonica, président de l’association rurale de l’Uruguay au cours du Congrès mondial de la viande qui se tenait à Paris le 5 et 6 juin. « Si on a la volonté, on trouvera les moyens », a soutenu spontanément Michael Scuze, sous-secrétaire américain à l’agriculture. L’objectif est clairement affiché : les pays du continent américain veulent approvisionner la planète. Leurs moyens : le libre commerce et les technologies modernes (OGM, vaccins, sélection génomique animale, etc.). Le mot d’ordre des mastodontes de l’élevage mondial, le Brésil, l’Uruguay, les Etats-Unis, auxquels il faudrait ajouter la Chine, était de miser sur les nouvelles technologies pour produire plus, et sur le libre-échange pour faciliter le commerce international. Une modernisation répétée à l’envi par Li He, directeur général de Kerchin, la première entreprise de viande bovine chinoise : « Les petites exploitations sont archaïques, arriérées. Mais c’est une période de transition. Nous allons nous moderniser en gardant une empreinte chinoise ».

Les petites exploitations marginalisées
Si l’hégémonie des grandes exploitations industrielles domine les propos du directeur de la première entreprise chinoise de viande bovine, Modibo Traoré, sous-directeur général de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ne l’entend pas de la même oreille. En fait, deux types d’élevages pourraient cohabiter. « Nous observons aujourd’hui une forte dichotomie entre les formes d’élevage, entre les très nombreux petits élevages et la production commerciale intensive à grande échelle », a rappelé Mobido Traoré. Pour autant, les petites exploitations sont de plus en plus marginalisées, le fossé se creuse, et un des objectifs de la FAO est d’éviter que ce mouvement ne s’accélère. « Il faut donc pour le secteur de l’élevage des politiques et des investissements appropriés », a-t-il soutenu.
Certes, si les pays émergents se sont faits porte-parole d’un modèle agricole productiviste, intensif et résolument tourné vers les nouvelles technologies, ils ont aussi abordé la nécessité d’inscrire ce modèle dans la durée pour des questions environnementales et sociales. « Au Brésil, le secteur agricole génère 27% des emplois du pays », a rappelé Katia Abreu, sénatrice et présidente de la Confédération de l’agriculture et de l’élevage du Brésil (CNA). Et de se défendre contre les accusations de déforestation de l’Amazonie. Cependant, le durable, c’est bien, mais l’objectif premier de ces pays est d’exporter. Pas question de sacrifier le commerce extérieur aux contraintes du verdissement. « Il faut un cadre réglementaire adéquat, mais le libre-échange reste le must », a affirmé l’Américain Michael Scuze. Même son de cloche pour José Bonica, même s’il a ajouté que la production intensive via les nouvelles technologies doit effectivement prendre en compte les aspects environnementaux et sociaux.

L’Union européenne mise sur la qualité
Face à ces rouleaux compresseurs, l’Europe. Sur la défensive. D’autant qu’un de ses champions du commerce mondial des viandes, le volailler Doux, vient de mettre un genou à terre. On n’y récuse pas les nouvelles technologies. Mais on veut y aller prudemment. « On ne pourra pas produire sans nouvelles technologies », explique Dominique Langlois, président d’Interbev (interprofession bétail et viande). Représentant une partie des filières animales en Europe, le président d’Interbev poursuit : « Ce sera incontournable, mais il faut que ce soit encadré scientifiquement ». Et puis, une partie de l’Europe subit une crise des productions animales. D’où un décalage entre l’Union européenne et les autres. Quand les Européens déclarent qu’il faut relancer la production à tout prix pour faire face à la demande mondiale, les autres se bornent à dire qu’il faut laisser leur production continuer à croître et approvisionner la planète. Mais les représentants de Bruxelles expliquent les efforts auxquels se livrent le Parlement et la Commission pour sortir renforcé de la crise. Cela passe par une réforme en profondeur de la Pac et par la mise en avant des atouts spécifiques de l’Union européenne. Concernant la réforme de la Pac, au-delà « de la volonté de conserver une filière viande solide car c’est un pilier de la sécurité alimentaire », Dacian Ciolos, le commissaire à l’agriculture, soutient que « la Pac est aussi là pour rémunérer les services rendus par l’agriculteur ». Bruxelles considère que les attentes sociétales comme l’environnement et le bien-être animal ne sont plus seulement européennes et « qu’il faut que ces engagements soient pris en compte dans les négociations internationales ». Une perspective qui n’enchante pas les pays exportateurs.

Une politique de promotion de l’UE
Dacian Ciolos veut même faire de cette qualité un atout pour les viandes européennes. Selon le commissaire européen, « la sécurité sanitaire de nos produits est un atout spécifique qui n’est pas suffisamment connu à travers le monde ». Il y a là une marge de manœuvre à ne pas laisser de côté. « Une réflexion de politique de promotion est en cours et je viendrai avec une proposition législative d’ici la fin de l’année ». Cette politique de promotion devrait permettre aux agriculteurs et aux éleveurs européens d’être plus présents sur le marché mondial et de mieux communiquer sur la qualité de leurs productions. Il enfonce le clou devant l’assemblée du congrès mondial de la viande : « Nous sommes bien décidés à répondre aux signaux positifs du marché, l’Europe a des atouts pour faire face à la demande mondiale de viande ». On voit bien les deux modèles s’opposer : d’un côté une exportation commercialement agressive et souvent efficace, celle des pays émergents ; de l’autre une Europe qui pense pouvoir miser sur la qualité plus que sur le prix.

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