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Changement climatique Le climat, un casse-tête agricole à plusieurs faces

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À moins d'un an de la conférence Paris Climat 2015, le changement climatique semble plus que jamais mobiliser les cellules grises des scientifiques et des politiques pour « éviter le pire ». La complexité agricole du sujet demeure, mais les idées ne manquent pas.

« L'agriculture est à la fois victime et responsable du changement climatique », a déclaré Emmanuel Torquebiau, chargé de mission changement climatique au Centre de coopération internationale en recherche (Cirad), lors d'une conférence de presse à Paris, le 29 janvier. Le rôle de l'agriculture est très complexe et mobilise moult chercheurs en Europe et dans le monde (voir encadré). Le CGAAER (1) a publié en octobre dernier un rapport sur l'agriculture et le changement climatique : les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) du seul secteur de l'agriculture et de l'élevage (N2O et CH4) sont passées de 4,7 GtCO2eq (2) en 2001 à plus de 5,3 GtCO2eq en 2011, soit « une hausse de 14% qui traduit essentiellement une expansion des productions agricoles dans les pays en développement ».

L'agriculture n'est pas seulement responsable d'émissions de GES. Le secteur des terres constitue un véritable puits de carbone : « les prairies, les zones humides et les forêts sont capables de stocker du carbone », rappellent les experts dans le rapport. Par exemple, en Europe, le stock de carbone dans les prairies est en forte croissance. Le CGAAER constate qu'il s'accroit de 76 grammes de carbone par mètre carré chaque année. Ce double jeu de l'agriculture rend plus difficile la gestion du changement climatique que ce soit aux champs, dans les couloirs des ministères ou dans les laboratoires. « On a besoin d'innover techniquement et institutionnellement », commente Jean-Luc François, responsable agriculture, développement rural et biodiversité à l'Agence française du développement (AFD).

Complexités politiques et mondiales

Les politiques nationales ont du mal à trancher, même si les préconisations scientifiques sont nombreuses. Jean-Luc François reprend les interrogations de Rajendra Kumar Pachauri, président du Giec (3) : « Les politiques ne sont-ils pas anti-scientifiques ? ». Car la science n'a pas toujours le dernier mot face aux enjeux économiques, politiques, électoraux. Sylvain Perret, agronome au Cirad, explique : « Nous ne sommes pas en mesure de proposer des solutions uniques. In fine, les politiques doivent choisir. Ce n'est pas simple ». Michel Eddi, président du Cirad, conclut : « Dans le monde politique, il n'y a que des compromis ». Tout de même, certains gouvernements ont choisi. Jean-Luc François rappelle que certains pays ont adopté des préconisations émises par le Cirad sur les concessions durables des terres agricoles.

Par ailleurs, la communauté scientifique internationale fait aussi face au vide de la gouvernance politique mondiale… L'idée a pris de la consistance avec la création de l'Alliance globale pour l'agriculture climato-intelligente en septembre dernier au Sommet sur le climat de New York. En janvier, il regroupait 74 parties prenantes. La France en fait partie, mais le choix d'y participer n'a pas été simple. José Tissier (AFD) et Jean-Yves Grosclaude (Cirad) écrivent (voir encadré) : « La partie française a finalement décidé, non sans quelques réserves et interrogations de se joindre à l'Alliance. (…) Le caractère inachevé de certaines propositions ne constitue pas tant un risque qu'une opportunité pour fédérer les nombreux programmes ou initiatives existants ».

Complexités techniques et locales

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Les solutions techniques sont aussi nombreuses qu'il y a de pays et de territoires dans le monde. Cécile Bessou, chercheur au Cirad, travaille sur les analyses de cycle de vie. Il s'agit d'évaluer les émissions de GES à toutes les étapes de la production. « Nous partons de l'extraction du pétrole et nous terminons au champ », explique-t-elle. Ainsi, elle compare l'impact environnemental d'une tomate produite sous serre en Bretagne et au Maroc. Bilan : la tomate bretonne ne surexploite pas la ressource en eau, contrairement à la tomate marocaine. Par contre, elle est beaucoup plus gourmande en énergie (chauffage de la serre). Autrement dit : la résolution d'un problème en amène très souvent un autre. C'est toute la difficulté des recherches en cours sur les techniques agricoles. Par exemple, des chercheurs ont montré que d'utiliser l'irrigation au goutte-à-goutte pour économiser de l'eau est plus émetteur de GES qu'un dispositif à aspersion plus gourmand en eau. « Les tuyaux sont fabriqués dans un matériel qui s'use plus vite, qui vient de loin, etc. », explique-t-on au Cirad.

Par ailleurs, chaque technique agricole qui participe à la lutte contre le changement climatique est soumise à des contraintes très locales. En Europe, « la mise en culture ou le retournement des prairies conduisent à d'importantes émissions de GES », lit-on dans le rapport du CGAAER. Les prairies sont un puits de carbone. Les terres arables le sont beaucoup moins, mais il est possible d'augmenter le stockage avec des pratiques plus agro-écologiques. Il s'agit du non-labour, du semis direct, des haies… En Amérique latine, la déforestation libère énormément de carbone dans l'atmosphère. « La déforestation précède souvent le développement de l'agriculture sur de nouvelles surfaces », rappellent les chercheurs.

Le changement climatique est un casse-tête pour le monde agricole. Mais il ne semble arrêter ni les agriculteurs, ni les scientifiques, ni les politiques. La Conférence Paris Climat (COP21) doit avoir lieu en décembre 2015. D'ici là, le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll, souhaite « inviter un grand nombre de ministres de l'Agriculture sur ces sujets » à la veille du Salon international de l'agriculture à Paris (4). Un objectif : soutenir toute mobilisation pour contribuer au succès de la COP21.

(1) Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (2) Il existe plusieurs gaz à effet de serre. Plutôt que de mesurer les émissions de chaque gaz, on utilise une unité commune : l'équivalent carbone (CO2eq). Il s'agit de l'unité d'échanges des crédits d'émission prévue par le Protocole de Kyoto en 1997. (3) Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (4) Voir l'article « Environnement, qualité et innovation, le triptyque du Salon de l'agriculture 2015 » dans le numéro d'Agra-presse du lundi 19 janvier

Climat et agriculture : le Cirad présente les recherches menées dans les pays du Sud

Le livre Changement climatique et agricultures du monde coordonné par le Cirad et l'Agence française du développement (AFD) paraîtra le 20 février aux éditions Quae. L'ouvrage est alimenté par les travaux de nombreux chercheurs qui s'appuient sur des exemples concrets de cultures dans les pays du sud. Trois grandes parties se dégagent : l'identification des stress créés par le changement climatique (salinité, température, eau...), la nécessité d'adopter des nouvelles pratiques agricoles et d'encourager les transformations des anciennes pratiques, des politiques publiques, des instruments économiques et des réglementations.

Climat 2015 : la FNB veut retirer les méthanes entériques des négociations

« Nous souhaitons que les méthanes entériques soient retirés des négociations » qui auront lieu lors de la 21e Conférence des Parties de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 2015 (Paris Climat 2015), a demandé Bernard Malabirade, membre du bureau de la Fédération nationale bovine (FNB), lors d'une conférence de presse, le 27 janvier. La FNB souhaite que les méthanes soient exclus d'éventuels engagements contraignants de réduction pris dans le cadre des « Directives climat et énergie » européennes. Les éleveurs demandent une « approche globale de l'impact environnemental de l'élevage de ruminants » et souhaite intégrer « le rôle du stockage de carbone assurée par les prairies », « les apports positifs de l'élevage sur la biodiversité, la qualité des paysages, ainsi que sa complémentarité avec les cultures ».