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Le consommateur, clé financière de la transition alimentaire

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Selon une étude publiée par le cabinet I4CE le 14 octobre, le consommateur français financerait près de 90 % du système agroalimentaire à lui seul. Estimant par ailleurs les aides publiques « incompatibles avec la transition alimentaire », les auteurs encouragent à les réorienter et à débloquer plus de moyens pour la sensibilisation des consommateurs.

L’étude publiée par I4CE le 14 octobre pourrait remettre le consommateur au centre du débat. D’après cette analyse, sur les 280 milliards d’euros de revenu perçus par la chaîne alimentaire en 2018, près de 255 milliards, proviennent des ménages à eux seuls. « Au premier abord, cela peut paraître surprenant, puisqu’on entend souvent parler de la Pac, mais c’est aussi plutôt sain d’un point de vue économique », souligne Lucile Rogissart, cheffe de projet agriculture et alimentation chez I4CE, et auteure principale.

Le bureau d’études de la Caisse des dépôts s’est appuyé sur une double approche pour cette évaluation. Les chiffres dévoilés proviennent ainsi à la fois du bout de la chaîne financière, c’est-à-dire des résultats des entreprises de l’agroalimentaire communiqués par l’Insee et Agreste, ainsi que des sources de financement, grâce aux données sur les aides européennes, les prêts bancaires ou les dépenses des ménages. « Nos chiffres ne comprennent ni les exportations vers les pays étrangers ni les ventes à destination de la bioéconomie », précise Lucile Rogissart.

Au total, 91 % du financement seraient apportés par des guichets privés, puisque les fonds des marchés financiers et des banques commerciales représentent selon l’étude la deuxième source de financement, à hauteur de 23 et 13 milliards respectivement. « Les 9 % de financements restants sont apportés par les guichets publics, à travers des subventions d’investissement et de la dette concessionnelle à parts comparables », note l’étude.

Avec cette étude financée par la fondation Carasso, l’objectif d’I4CE n’est pas seulement d’évaluer les flux financiers, mais également d’étudier leur durabilité. Concernant les 19 milliards d’euros d’aides publiques, et plus particulièrement les 7,1 milliards d’euros du premier pilier de la Pac, le rapport est particulièrement sévère : « L’écrasante majorité de ces aides sont attribuées selon des critères incompatibles avec la transition vers un système alimentaire durable. »

Le cabinet précise s’être appuyé sur trois grilles d’analyse : la Stratégie nationale bas-carbone révisée en 2020 par le ministère de la Transition écologique, le scénario Afterres de Solagro, ainsi que le scénario Tyfa développé par l’Iddri. Or, pour I4CE, les critères du paiement vert sont notamment « bien en deçà des recommandations des scénarios concernant la diversification des rotations ». Et les aides directes à la viande et au lait ont également été considérées comme défavorables, « car orientées vers un maintien de la production animale tandis que celle-ci doit diminuer ».

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L’analyse sur les filières animales, nuance Lucile Rogissart, est avant tout due à un manque de données. « Certains modèles d’élevage peuvent évidemment s’avérer durables, mais nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui de chiffrer leurs besoins en investissements », précise-t-elle. Des travaux seraient en cours sur le sujet chez I4CE. Autre limite de ce diagnostic : « Aucun des scénarios de référence ne comporte d’enjeux de durabilité économique, de rémunération ou d’emploi. »

Accompagner la transition des ménages

En revanche, I4CE n’est pas parvenu à évaluer les trois quarts des 40 milliards de financement accordés par les guichets privés et les institutions financières publiques, « par manque d’informations sur les critères selon lesquels ils sont attribués ». Principales recommandations du cabinet dans ce domaine : « améliorer la transparence », et doter les établissements « de critères de durabilité ».

Les achats des ménages, même s’ils représentent l’écrasante majorité des financements, sont tout aussi difficiles à analyser, reconnaît le cabinet. Seules données accessibles : les ventes de produits biologiques, une bonne approximation, demeurent insuffisantes. « Ce que l’on peut malgré tout dire de façon fiable et robuste, c’est qu’on reste loin du compte, et que les dépenses des ménages restent très éloignées des recommandations en matière de composition de l’assiette », observe Lucile Rogissart.

I4CE souligne d’ailleurs dans son rapport que « relativement peu de mesures orientées vers les consommateurs ont à ce jour été mises en œuvre ». Dans une précédente étude publiée en 2019, le cabinet estimait d’ailleurs que « les seules mesures qui donnent lieu à des changements de pratiques significatifs et positifs sont les ateliers et accompagnements personnalisés ». « Il y a encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine-là, que ce soit au travers de la sensibilisation, mais également de mesures comme le chèque alimentaire ou la sécurité sociale de l’alimentation », estime Lucile Rogissart.

« Relativement peu de mesures orientées vers les consommateurs ont à ce jour été mises en œuvre »

« L’écrasante majorité de ces aides du premier pilier sont incompatibles avec la transition »

Pour les familles, un surcoût à géométrie variable

l4CE a publié le même jour une seconde étude dédiée à l’évaluation du coût de la transition alimentaire au quotidien. Conclusion : la transition alimentaire « peut se solder par une diminution des dépenses initiales de 30 %, comme par une augmentation de 67 % ». Dans le détail, si la réduction des produits animaux et des pertes et gaspillage permet à une famille aux revenus moyens d’économiser jusqu’à 40 % de son budget alimentaire mensuel, l’achat en sus de 75 % de produits bio entraînerait, en revanche, un surcout de plus de 60 %. « Les augmentations de budget sont les plus importantes pour les ménages aux plus faibles revenus, tandis que ces surcoûts ne dépassent pas les 50 % pour les revenus moyens et élevés », souligne le cabinet. Au total, selon ses estimations, le ménage moyen pourrait porter sa part de bio à 30 % sans surcoût, à condition d’adopter un régime moins carné et de réduire son gaspillage. Les moins aisés, eux, pourraient difficilement dépasser les 20 % de produits AB.