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Agriculture méditerranéenne Le déficit céréalier des pays du sud est une « bombe à retardement »

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En Méditerranée, on assiste à une augmentation considérable des besoins céréaliers en raison d’une augmentation de la population et d’une agriculture locale non soutenue dans les pays du sud de la Méditerranée. Le Ciheam s’inquiète de voir ces pays de plus en plus dépendants des marchés mondiaux, et dans le même temps des populations rurales réduites à une grande pauvreté.

Le rapport annuel 2006 du Ciheam, Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes, met l’accent sur la problématique céréalière sur le pourtour méditerranéen. Le déficit net en céréales des pays méditerranéens est croissant depuis les années 60. Il se monte à environ 30 millions de tonnes en 2004. Au sein de la zone, la France est le seul pays exportateur net de céréales. Les pays les plus déficitaires sont l’Egypte (- 9,2 Mt sur la période 1996-2000), l’Italie (- 8,3 Mt), l’Espagne (- 6,5 Mt), l’Arabie Saoudite (- 6,5 Mt), l’Algérie (- 5,8 Mt) et la Turquie (- 3,1 Mt).

Cette hausse des besoins en céréales s’explique par une explosion démographique. La population a triplé en moins d’un siècle. Et elle devrait passer de 4 000 millions d’habitants en 2000 à 600 millions d’habitants en 2040. Dans le même temps, la population est de plus en plus urbanisée et concentrée près du littoral. Or, les céréales contribuent pour 35 à 50 % des apports caloriques dans les rations alimentaires méditerranéennes. Elles constituent les calories les moins chères du régime alimentaire. Les plus gros consommateurs de céréales sont le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte et la Turquie.

Dans le même temps, paradoxalement, on voit que les productions céréalières des pays du Sud de la Méditerranée diminuent progressivement. « Les populations rurales, très agricoles, ne bénéficient absolument pas de ce marché potentiel, car l’urbanisation conduit à une mondialisation des marchés agricoles et une demande alimentaire basée sur des produits standardisés, à laquelle l’agriculture vivrière locale ne peut répondre», explique Bertrand Hervieu, secrétaire général du Ciheam.

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Risque de « krach agro-commercial »

Si la zone méditerranéenne a doublé sa production céréalière depuis le début des années 60, elle a simultanément quadruplé ses importations nettes de céréales. Ces pays font, en effet, de plus en plus appel au marché mondial pour couvrir leur besoin en céréales. Les pays méditerranéens représentent 7 % de la population mondiale mais 22 % des importations mondiales de céréales en 2003, ce qui est considérable. L’Union européenne est le principal fournisseur de ces pays, mais la situation change progressivement. « Les Etats-Unis, l’Argentine, le Canada et l’Australie assurent déjà 50 % des importations des pays méditerranéens. Tous les pays du Sud se retrouvent dans une situation extrêmement fragile avec une balance commerciale très négative et une grande dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux », explique Bertrand Hervieu qui parle de risque de « krach agro-commercial», notamment pour l’Algérie et l’Egypte. « Cela explique la position des pays du Sud de la Méditerranée dans l’OMC : la baisse du prix des céréales sur les marchés mondiaux est un élément capital pour eux. Dans ce contexte, l’alliance entre eux et l’Union européenne vole en éclat», ajoute-t-il. On se retrouve en effet dans une relation de clients à fournisseurs.

La pauvreté augmente dans les zones rurales

Pour Bertrand Hervieu, cette situation est très inquiétante, d’autant que cela ne semble pas être une préoccupation politique ni pour les gouvernements concernés et encore moins pour l’Union européenne. « Les grands perdants dans cette affaire sont les 30 % de population active agricole de ces pays. La pauvreté est en augmentation constante et elle s’accompagne d’une croissance de l’analphabétisme, de déscolarisation et d’une baisse du suivi sanitaire». Il regrette de ne pas voir émerger dans ces pays une couche d’agriculteurs professionnels qui serait force de proposition. Pour Bertrand Hervieu, c’est le devoir du Ciheam de tirer la sonnette d’alarme et d’interpeller les politiques sur « cette bombe à retardement » alors que cette question céréalière « embarrasse les hommes politiques », notamment européens. « L’Europe ne sait pas parler à la Méditerranée. Si elle veut renouer le dialogue, la question agricole et notamment céréalière doit être centrale», insiste le secrétaire général du Ciheam.