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Politiques agricoles Le grand doute de l’agriculture française

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Les manifestations régionales qu’elles soient soutenues, organisées ou non par les instances nationales révèlent un profond malaise chez les agriculteurs français. Des éleveurs bretons aux producteurs céréaliers d’Ile-de-France en passant sans doute par le Centre ou le Nord, tous s’interrogent sur l’avenir et les moyens qui leur seront donnés pour répondre aux enjeux économiques de demain. C’est aussi la place de l’agriculture française sur les marchés agricoles européens et mondiaux qui est en cause.

Le 2 novembre, la Bretagne et ses bonnets rouges à dominante agroalimentaire et agricole. Le 21 novembre, l’Ile de France et ses céréaliers. Le 26 novembre, sans doute la région Centre puis le 29 le Nord Bassin Parisien de nouveau… les motivations peuvent être différentes, voire opposées mais le phénomène est le même : les agriculteurs, ceux du terrain, plus ou moins en phase avec leurs organisations nationales, clament leur inquiétude ou leur colère. La France agricole doute d’elle-même et de ceux qui conduisent la politique agricole française et européenne.
Le premier motif de la manifestation des agriculteurs d’Île de France « c’est le rejet de la future politique agricole qui est en train de s’écrire », affirmait Damien Greffin, président de la FDSEA d’Île de France et figure de proue de la manifestation qui s’est tenue jeudi 21 novembre au matin. Avec les JA d’Ile-de-France, la FDSEA annonçait à l’origine vouloir bloquer les accès de Paris via les autoroutes. Le blocage a été plutôt circonscrit sur certains axes. Et endeuillé par la mort d’un jeune pompier percutant un barrage.
 
Redistributions régionales
Après les filières animales bretonnes manifestant le 2 novembre, dans un contexte de difficultés d’entreprises, de charges excessives et de ras-le-bol face aux règlements et taxes, c’était donc au tour des céréaliers d’Ile de France, plutôt réputés être les privilégiés, jusque-là, de la politique agricole. Privilèges qu’ils craignent de voir disparaître corps et bien dans la Pac qui se décide pour 2014-2020.
Le travail entrepris par Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Inra , sur l’impact de la future politique agricole commune, donne la mesure des évolutions et redistributions à venir. Selon cette analyse, qui table cependant sur certaines options non encore validées, l’Ile-de-France verrait le montant de ses aides à l’ha baisser de 64 euros. Vincent Chatellier évalue à 51 euros/ha la réduction des aides pour les grandes cultures en général soit 9 % du revenu moyen 2011. Les principales exploitations bénéficiaires seraient, sans surprise, les exploitations de bovins allaitants extensifs et d’une manière générale, les exploitants situés en montagne ou régions à handicap.
 
Des États Généraux de l’agriculture
Au-delà de la Bretagne, de l’Ile-de-France ou d’autres régions qui devraient exprimer leurs inquiétudes dans les jours à venir, c’est toute l’agriculture qui doute et porte son moral en berne. Le président de la FNSEA, Xavier Beulin, devait proposer, le 22 novembre, l’idée d’un grand rendez-vous, façon États Généraux de l’agriculture et de l’agroalimentaire, début 2014. Pour lui comme pour l’ensemble des manifestants, les handicaps s’accumulent : l’excès de réglementation d’abord : pourquoi la France applique-t-elle avec plus de rigueur les normes pondues par Bruxelles ? Pourquoi, affirme le président de la FNSEA, « quand François Hollande promet un assouplissement pour les élevages porcins, au titre des établissements classés, l’administration conçoit-elle un système encore plus contraignant ? » Une critique également portée sur le nouveau régime des retenues collinaires d’eau pluviales. Pourquoi, insiste-t-il, lorsque le ministre de l’Agriculture veut développer à juste titre la méthanisation, les délais français pour les agréments sont-ils trois fois plus longs qu’en Allemagne ? Pourquoi, lorsque le gouvernement institue le CICE (Crédit d’impôts compétitivité emploi) ne parvient-on pas à l’appliquer aux coopératives ? Pessimiste sur ce qui résultera de la loi Hamon concernant des indicateurs de coûts de production, le président de la FNSEA a cependant deux motifs de satisfaction : la fédération participera le 26 novembre aux premières consultations sur la fiscalité du pays, au lendemain d’une réunion avec les ministres des Transports et de l’Agriculture sur l’Ecotaxe. Deuxième satisfaction, celle-ci semble définitivement reléguée à 2015. Mais sur le long terme et vue globalement, le doute demeure sur les moyens donnés à l’agriculture pour avoir une réelle ambition : tandis que la demande alimentaire mondiale progresse de l’ordre de 2-3% par an, la production alimentaire française stagne ou régresse en volume, de près de 1% en 2012. Conséquence : la production française perd des parts de marché sur la planète et sans doute aussi en France.
 
Divergences sur la réforme de la Pac
Pour autant, la perception des problèmes n’est souvent pas la même entre les échelons nationaux et locaux. L’enjeu majeur : la réforme de la Pac. « Xavier Beulin se trompe en sous-estimant les conséquences de la réforme de la Pac sur les grandes cultures », affirmait Damien Greffin à la veille de la manifestation du 21 novembre autour de Paris. « Cette nouvelle Pac est un dévissage de l’agriculture de production », explique-t-il. Une position soutenue par les organisations nationales des producteurs de blé et de maïs (AGPB, AGPM).
Toutes deux ont diffusé le 19 novembre un communiqué dans lequel les deux organisations appelaient à soutenir les manifestations départementales, « et singulièrement dans les départements céréaliers », selon les termes du président de l’AGPB Philippe Pinta. Trois points sont particulièrement condamnés par les céréaliers : « la redistribution anormale au profit des 52 premiers hectares », « le prélèvement supplémentaire sur le premier pilier de la Pac » tandis que le verdissement doit être « pragmatique et non pénalisant. » Compte tenu de « distorsions de concurrence majeures » à venir, les deux organisations demandent « le lancement urgent d’un Plan de Compétitivité Céréales, seul à même de rétablir la capacité de la filière céréalière à contribuer durablement à l’approvisionnement des industries agroalimentaires nationales ». Jouant l’apaisement, le ministre de l’Agriculture a annoncé la « mise en place d’un groupe de travail à haut niveau sur la double performance économique et environnementale » avec les représentants des céréaliers. Il a également confirmé l’ouverture « dès lundi » (25 novembre) de discussions sur l’écotaxe, entre lui-même et le ministre des Transports d’une part, Coop de France et la FNSEA d’autre part. Un ministre peu affecté par la demande de démission lancée par la FDSEA Ile-de-France, demande qui avait déjà été adressée à Michel Barnier au temps du bilan de santé de la Pac.
 
Un compromis acceptable pour les jeunes
Le jugement négatif sur la Pac est est en tout cas loin d’être celui des JA au niveau national. « On porte un compromis qui fait attention à toutes les sensibilités agricoles », explique François Thabuis, président des Jeunes agriculteurs (JA). Celui-ci se dit dubitatif sur les manifestations d’Ile-de-France, préférant conduire « un travail de fond », notamment autour de la loi d’avenir pour l’agriculture. Pour sa part, la FNSEA, à l’occasion d’un conseil d’administration du 21 novembre, devait préciser ses positions sur les sujets en discussion pour l’application de la Pac 2014-2020. Principal sujet, les aides couplées (lire article Des orientations importantes restent à définir).
 
Des arbitrages politiques à venir
Celles-ci devraient être plus conséquentes pour les petites productions (30 millions d’euros) et surtout pour les vaches laitières (pour une aide de 40 euros par vache) tandis que le budget pour la PMTVA (prime au maintien des vaches allaitantes) permettrait de conforter le système actuel. Les arbitrages politiques devraient être rendus par le gouvernement lors de la dernière semaine de novembre. Ils concerneront également les plans de modernisation des élevages de même que les aides couplées à la production de protéines végétales. Priorité du syndicalisme majoritaire : éviter que l’affectation des aides Pac ou françaises ne conduise à un saupoudrage régionalisé mais qu’elle corresponde à des impératifs économique pour soutenir des filières. Pour des raisons économiques. Mais aussi pour des raisons syndicales : l’unité de vue n’est pas si simple à conserver par les temps qui courent entre associations spécialisées. Il ne faudrait pas rajouter là-dessus une zizanie régionale.

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