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Développement « Le lien direct entre croissance et redistribution des richesses est discutable »

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Du 20 au 22 septembre s’est tenu à New York le sommet de l’ONU sur les objectifs du millénaire pour le développement. Un des principaux objectifs fixé en 2000 était la réduction de 50% du nombre d’affamés dans le monde entre 1990 (800 millions de personnes) et 2015. En 2010, le monde compte 925 millions d’affamés, selon les derniers chiffres de la FAO. Pour Patrick Caron, directeur général délégué à la recherche du Cirad, l’agriculture a un rôle central à jouer dans la lutte contre la pauvreté à la fois pour nourrir les hommes mais également pour le développement économique et social des populations. Il appelle à la prise en compte, dans l’évaluation des performances des techniques agricoles, des créations d’emploi et de l’impact sur l’environnement.

Les derniers chiffres de la FAO montrent que le nombre de personne affamées dans le monde est repassé au-dessous de 1 milliard en 2010 grâce à la reprise économique et à de meilleures conditions climatiques. La croissance économique peut-elle, seule, permettre de venir à bout de la faim dans le monde ?
Patrick Caron : Il y a eu une rupture de la pensée intellectuelle dans ce domaine ces dernières années. Aujourd’hui on sait que la croissance économique n’est pas la seule solution pour éradiquer la faim et la pauvreté dans le monde. Dans certains pays ou régions, on observe une paupérisation de la population indépendamment de la croissance économique. Le lien direct entre croissance et redistribution des richesses est discutable et de nouveau discuté. Cela réinterroge complètement les politiques de développement et le rôle central de la croissance qui a été la base de la pensée des dernières décennies. En même temps, des pays émergents comme la Chine et le Brésil grâce à leur croissance ont pu mener des réformes structurelles importantes qui leur permettent de faire de la question des inégalités sociales une de leurs priorités. Ce qui est en jeu ce sont donc plutôt les causes structurelles qui font qu’il y a ou non redistribution des richesses.

Parmi les objectifs du millénaire l’élimination de la faim est en première place, mais l’ONU appelle également à réduire la mortalité infantile, assurer l’éducation primaire pour tous, ou encore assurer un environnement durable. Quelle place peut tenir l’agriculture ?
Le rôle de l’agriculture est majeur bien au-delà de sa fonction première de nourrir les hommes. L’agriculture est en effet un élément important du développement économique et social de la planète et de la protection de l’environnement. Trois questions essentielles se posent pour l’avenir : qui va nourrir qui ? Quel modèle de production pour quelles conséquences ? Et quelle traduction locale, sociale et politique ? La recherche doit prendre en compte ces dimensions, cela demande de revoir nos modèles d’évaluation des performances de l’agriculture. Le rendement des cultures et les performances zootechniques ne sont plus les seuls critères à prendre en considération, il faut également intégrer la contribution des productions sur la qualité de l’eau, la séquestration du carbone, l’emploi, la redistribution des richesses… Les objectifs du millénaire nous amènent donc à revoir nos programmes de recherche.

À la prise en compte de ces nouveaux critères, s’ajoute le changement climatique. Quel impact peut-il avoir sur la faim dans le monde ?
L’agriculture est directement concernée à la fois parce qu’elle est accusée d’être une cause du réchauffement (elle a donc un rôle à jouer dans les processus d’atténuation) et en même temps le climat est une source majeure de variation de la production. L’agriculture va devoir s’adapter. Nous allons connaître une combinaison totalement inédite de facteurs (humidité, disponibilité en carbone, pluviométrie, températures…). Il ne suffira pas de regarder ce qui se fait 200 km plus loin pour trouver des solutions. Le rôle de la recherche sera d’accompagner les agriculteurs face à ces changements. Il est probable que l’impact de ce réchauffement sur la faim dans le monde amène à repenser avant tout l’organisation des échanges mondiaux. En effet, le changement climatique risque d’être source de conflits politiques : l’appropriation des ressources a tout au long de l’histoire été l’une des causes principales des guerres. Et celles-ci ont bien sûr un impact considérable sur la capacité de production et sur l’organisation des échanges au niveau mondial. Ainsi, au-delà de la nécessité d’inventer de nouvelles solutions techniques, la question se pose également en termes de politiques publiques et de régulation des marchés.

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