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Emploi Le malaise d’une jeunesse rurale en manque de perspectives

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Bien intégrés, soutenus matériellement par leur famille, disposant d’un travail et de meilleures conditions de logement que ceux qui habitent en ville, les jeunes ruraux sont pourtant pessimistes sur leur avenir, selon une étude menée par le Credoc qui pointe notamment leur manque de perspective professionnelle.

«La jeunesse sait plutôt ce qu’elle ne veut pas, avant de savoir ce qu’elle veut », disait Jean Cocteau. Mais le propos serait à nuancer, selon le Credoc, Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, cet organisme dont la fonction est d’ausculter la société. Car malgré ses interrogations, en effet, « la jeunesse a une volonté forte », a affirmé le 11 octobre Yvon Merlière, directeur général du Credoc, s’appuyant sur une étude sur les jeunes ruraux, présentée lors de la journée nationale de la Mutualité sociale agricole (MSA) organisée cette année à Troyes sur le thème de « l’entrée dans la vie active » des jeunes. Cette catégorie, qui regroupe tous les jeunes âgés de 18 à 30 ans, résidant dans une commune de moins de deux mille habitants ou considérée par l’Insee dans une zone agricole, a en effet des revendications fortes qui peinent à trouver écho. Résultat : ils se disent plus pessimistes sur leur avenir que les jeunes urbains (66% contre 57%). Et c’est une inquiétude qui, même, s’aggrave, puisque selon les données du Credoc qui s’étalent sur plus de trente ans, on observe un effondrement très fort de leur optimisme sur ces dix dernières années.

Des emplois moins qualifiés

À l’origine du malaise notamment, les jeunes ruraux avouent ne plus avoir confiance dans les institutions publiques : 51% pensent que les services publics fonctionnent mal (44% chez les jeunes urbains) et 92% doutent des hommes politiques (contre 84% en ville). « Nous avons constaté une méfiance très forte que nous interprétons comme un appel », a commenté Yvon Merlière. L’appel est d’autant plus hurlant quand les jeunes des campagnes s’expriment sur leurs perspectives à cinq ans : sur l’ensemble de la population, ce sont les jeunes en général qui se disent les plus pessimistes, et ce sont bien ceux des campagnes qui viennent fermer la marche : 66% s’imaginent un avenir sombre (contre 57% pour les jeunes urbains). Tout aussi étonnantes sont leurs réponses à la question « à quelle classe sociale appartenez-vous ? » : le Credoc rapporte un fort sentiment de déclassement, puisque 78% déclarent appartenir aux deux catégories les plus modestes (qui sont la catégorie « pauvres » et la catégorie « moyenne inférieure »), alors qu’ils sont en réalité 61%. Les jeunes ruraux se sentent aussi beaucoup plus déclassés que les jeunes urbains, en raison cette fois-ci de leurs emplois moins qualifiés. La réalité leur donne raison : ils sont en effet plus souvent employés, ouvriers ou étudiants que la moyenne des Français. Ils se différencient des jeunes urbains par une proportion d’étudiants plus faible et une proportion d’indépendants, d’ouvriers et d’employés plus importantes. D’où leur sentiment très fort de marginalisation : seulement 34% des jeunes ruraux se disent bien intégrés, tandis qu’ils sont 41% en ville.

Une radicalité qui s’installe

« Nous constatons bien un malaise chez les jeunes ruraux, selon Yvon Merlière. D’ailleurs, la proportion d’entre eux à souhaiter que la société française se transforme par des réformes radicales ne cesse d’augmenter ». Elle est passée de 24% en 1981 à 36% en 2010 », alors que l’indicateur est stable chez les jeunes urbains (31% en 1981 et 32% en 2010). Autrement dit, « nous ne sommes pas à la veille d’un nouveau mai 68, puisque que les jeunes citadins ne demandent pas de réforme radicale, a poursuivi le directeur général du Credoc. Par contre, pour les jeunes ruraux, nous souhaitons alerter. Ils sont beaucoup plus revendicatifs et radicaux. Il y a un malaise chez eux – ils n’ont pas de vision d’avenir, ils attendent une réponse ». Les jeunes ruraux souffrent avec évidence d’un manque de perspectives. Leur attente forte doit interpeller, a prévenu l’analyste.

Une plus forte autonomie, financée par les parents

Et c’est bien sur l’emploi que le curseur doit bouger. Car, côté conditions de vie, elles sont « quasi-idéales », selon le Credoc. Les jeunes qui habitent en campagne ont des conditions de logement souvent plus acceptables, avec un foncier moins cher qu’en ville. 88% des jeunes ruraux disposent d’au moins trois pièces, contre 69% pour les citadins de 18-30 ans. 68% ont par ailleurs un jardin. Ils sont également bien équipés et ne constatent pas de fracture numérique. 86% d’entre eux possèdent une voiture (dont ils dépendent aussi), contre 68% en milieu urbain. Ils s’estiment « satisfaits » de leur état de santé. Et ils ressentent à 93% une fort sentiment de sécurité dans leur vie quotidienne. Leur vie sociale et familiale est riche, avec un entourage très présent... jusque dans leurs finances. C’est en effet une caractéristique forte de la jeunesse actuelle : l’étude montre qu’elle s’appuie régulièrement sur ses parents qui ont des moyens pour lui venir en aide. Plus des deux tiers des jeunes ruraux disent pouvoir compter sur un membre de leur famille, un peu moins pour les jeunes urbains. « On s’aperçoit qu’ils ont une plus forte autonomie, parce que papa et maman sont là et qu’ils ont les moyens de les aider », a commenté Yvon Merlière. D’où probablement aussi l’avenir sombre qu’ils s’imaginent demain.

Des jeunes ruraux plus précoces

Les travaux du Credoc montrent également que les jeunes ruraux entrent plus rapidement dans la vie active. Près de 60% exercent en effet déjà un emploi, tandis qu’ils sont 49% en ville, si bien qu’ils ont un pouvoir d’achat plus important, à âge égal. S’ils entrent plus vite dans la vie professionnelle, ils entrent aussi plus vite dans la vie familiale : plus d’un jeune sur deux est en couple, alors que les jeunes urbains sont seulement 39% à partager leur vie avec une autre personne. Par conséquent, ils ont souvent des enfants à charge (36% contre 25% pour les jeunes urbains). Ils sont aussi moins diplômés de l’enseignement supérieur (24% contre 30% des 18-30 ans des villes), même si, au regard de baromètres anciens sur le même sujet, le Credoc constate une diminution de cet écart : « En 1981, seulement 9% des jeunes ruraux étaient diplômés du supérieur, contre 20% des jeunes urbains ». Et ils étaient aussi plus heureux. C’est probablement là l’une des pierres d’achoppement majeures : malgré l’augmentation du nombre de diplômés, les emplois en campagne restent moins qualifiés que ceux en milieu urbain. C’est cette inadéquation qui crée ce manque de perspectives professionnelles. Les jeunes ruraux attendent une réponse : l’agriculture peut-elle leur donner ? Sur près de 5 millions d’emplois localisés en milieu rural, 3,5 millions sont liés à l’agriculture.

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