Le Crédit Agricole dévoile son étude sur les entreprises du secteur agroalimentaire français pour 2013. Fait notable, la dynamique de la croissance à l'international marque une vraie rupture par rapport aux années précédentes. L'attentisme des chefs d'entreprise, frileux coté investissements, témoigne d'une absence de visibilité sur le futur, ce qui est préoccupant.
Les années se suivent et n'apportent malheureusement pas de grande amélioration. Selon le dernier observatoire financier des entreprises de l'agroalimentaire publié par le Crédit Agricole, qui met en évidence les grandes tendances du secteur sur les principaux agrégats que sont l'activité, les marges, la rentabilité, l'endettement et la capacité à investir, l'année 2013 reste dans la lignée de 2012 pour l'activité en France, mais marque une vraie rupture dans la dynamique à l'international.
En 2013, le chiffre d'affaires des IAA (1) a augmenté de 5 % à 181 milliards d'euros. « Il est d'abord porté par un effet prix. La moitié est assurée par la filière grains sous l'effet de la hausse des cours des céréales, un phénomène que l'on retrouve également dans les filières fruits et légumes et vins. Au global, le chiffre d'affaires de IAA augmente en valeur, mais reste quasi identique en volume », souligne François Moury, directeur du pôle Agroalimentaire de Crédit Agricole S.A.
RALENTISSEMENT À L'INTERNATIONAL
En revanche, l'activité des entreprises du secteur agroalimentaire à l'international s'est nettement ralentie, « une rupture après plusieurs années de progression à deux chiffres » selon le rapport, puisque le pourcentage du chiffre d'affaires à l'international recule de 0,6 point. Confrontés à des marchés internationaux qui ont eux-mêmes ralenti, les grands groupes (CA > à 1 Mrd€) qui sont le fer de lance de l'activité à l'international, ont donc dû adapter leurs projets de croissance et de développement à l'étranger. De plus, en 2013, « contrairement aux années passées, aucune opération de croissance externe de grande ampleur n'est venue animer le secteur. A l'inverse, on a observé quelques désinvestissements », rappelle Philippe Chapuis, directeur de l'Agroalimentaire de Crédit Agricole S.A.
À noter en outre, la contre performance de la filière vins et spiritueux, avec une progression de seulement 1,6 % du chiffre d'affaires à l'international, contre des croissances supérieures à 10 % les deux années précédentes. « Le tassement des exportations de bordeaux (-7,6 %) dans le contexte de deux récoltes historiquement faibles, comporte un élément conjoncturel : l'enquête “anti-dumping” des autorités chinoises, suivie d'une campagne nationale anti-corruption générant un sur-stockage pour cette destination qui représente un quart des exportations bordelaises. Ensemble, les grandes maisons champenoises et les entreprises viticoles d'Aquitaine réalisent près de la moitié du CA international de la filière », indique l'étude. « Après une année 2012 où la croissance avait été fortement tirée par l'international, nous sommes plutôt en 2013 dans une phase de consolidation et d'adaptation des groupes leaders face à une nouvelle dynamique des marchés internationaux et notamment des pays émergents », précise François Moury. L'Observatoire du Crédit Agricole met également l'accent sur un problème de taille critique pour de nombreuses Eti (voir tableau par taille). « Les Grandes entreprises (CA = 50/500 M€) sont faiblement internationalisées : elles ne réalisent que 8 % du CA international des IAA, et l'export représente moins de 20 % de leurs ventes. Cette moindre présence sur les marchés extérieurs s'explique notamment par des stratégies historiquement tournées vers le marché intérieur ». Contrairement à leurs homologues italiens, notamment, elles n'ont pas l'habitude de jouer collectif, essentiellement pour des raisons culturelles, pour assurer leur développement à l'export. De leur côté, « les petites entreprises ont une référence au terroir qui leur permet de s'en sortir sur le marché national, alors que les leaders (CA > 1 Mrd€) réalisent 85 % du CA international des IAA (+ 1 point en 3 ans) ».
EFFET PARADOXAL
Sur les résultats eux-mêmes, rien d'inquiétant à première vue, si ce n'est dans le même temps la poursuite du tassement des taux de marge brute et de valeur ajoutée dans la quasi totalité des métiers. « Il est à noter qu'en trois ans, on aura perdu 1 % de marge brute, ce qui est énorme », souligne encore François Moury. « À l'exception des spiritueux et champagne, tous les métiers subissent une baisse de leur taux de marge brute. Les plus fortes baisses concernent la meunerie (-1,6 point), les vins tranquilles, les fromages et PGC (-1 point). Les métiers du grain et les fruits et légumes frais perdent respectivement 1,26 et 0,8 point », lit-on dans l'Observatoire. Paradoxalement, si « la rentabilité des IAA en 2013 s'est plutôt améliorée sous l'effet notamment d'une modération des coûts salariaux, du fait de la mise en place du CICE, et des frais financiers, permettant ainsi une amélioration de la capacité d'autofinancement de 1,5 %, les dirigeants d'entreprises sont plutôt dans une recherche de sécurisation de leur gestion et de leur plan de développement », relève François Moury. Autant dire qu'ils n'affichent pas un grand optimisme pour l'avenir. Le taux d'investissement progresse de 2,5 % contre 6 % précédemment.
PEU D'INVESTISSEMENTS
Compte tenu du niveau particulièrement bas des taux d'intérêt, les entreprises auraient au contraire toutes les raisons de se développer par endettement. Or elles n'en font rien.
« Le ratio de fonds propres moyen s'établit à 41,6 %, en amélioration grâce à la filière vins & spiritueux, qui a consolidé son haut de bilan durant les deux dernières années. L'endettement ne représente que 30 % du bilan en moyenne : de 15 % (fruits & légumes frais) à 35 % (sucre). En 2013, il a légèrement diminué (-3,6 %), notamment la part à moyen terme, faute d'investissements significatifs. La capacité théorique de remboursement est raisonnable, à 3,5 années d'EBITDA », indique le rapport. Et le Crédit Agricole de poursuivre : « Les entreprises ont une capacité à se désendetter pour la simple raison que, comme elles n'ont pas investi, elles n'ont pas eu recours à la dette et donc aujourd'hui elles sont dans une bonne situation financière. Le nombre d'entreprises présentant une capacité de remboursement dégradée (ratio dettes bancaires brutes / EBITDA > 10 ans) est en léger repli ».
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Les pouvoirs public ont beau dire qu'il faut investir et les conditions de crédit ont beau être ce qu'elles sont : si un chef d'entreprise estime que les perspectives économiques ne lui offrent pas suffisamment de visibilité pour savoir s'il pourra ou non rembourser son capital, il ne bouge pas. Par voie de conséquence, le taux d'amortissement de l'outil de production des IAA se détériore. Une évolution inquiétante pour le futur, dans la mesure où la compétitivité et la performance industrielle risquent de ne pas être au rendez-vous lors d'une reprise de la croissance. « Cette situation est extrêmement révélatrice de la problématique des IAA, relance Philippe Chapuis. D'un côté, les frais financiers et les amortissements s'allègent pour des raisons mécaniques et de l'autre les outils de production souffrent de sous-investissements ». Et ce dernier de mettre en avant le cas de la filière volaille. Lors de son dernier congrès, la confédération de l'aviculture a avancé le chiffre de 160 millions d'euros d'investissements nécessaires par an, sur les six prochaines années, pour mettre à niveau, non seulement les abattoirs, mais aussi la totalité des élevages. « Alors que la France était il y a 10 ans le premier exportateur de volaille, nous importons aujourd'hui 40 % du minerai destiné à notre production industrielle. Pourquoi ? Parce que notre modèle commence à être dépassé. Les souches ne sont pas adaptées, les ateliers d'élevages ne sont pas tous à la taille optimale et les abattoirs ne sont pas saturés. Il s'agit d'un vrai sujet de filière », indique Philippe Chapuis. Un cercle vicieux qu'il faudrait casser, à condition notamment de retrouver de la rentabilité d'exploitation. « Les messages ne peuvent pas qu'être incantatoires. Il faut réfléchir à des projets économiques rentables. Il faut penser rentabilité économique, plutôt que de rester sur des paradigmes qui s'essoufflent, nous mettant dans des situations compliquées pour améliorer la rentabilité », estime quant à lui François Moury.
MANQUE DE VISIBILITÉ
En clair, il apparaît que l'agroalimentaire ne déroge pas au pessimisme ambiant. L'investissement des entreprises du secteur continue comme ailleurs, de baisser en France et ne montre aucun signe de retournement. C'est assez préoccupant, d'autant que cela ne nous aide pas à préparer le futur et à récupérer nos positions, estiment les spécialistes du Crédit Agricole. De fait, la France, à la deuxième place des exportateurs mondiaux derrière les Etats-Unis il y a une douzaine d'années, est aujourd'hui le cinquième exportateur mondial, derrière les Pays-Bas et l'Allemagne, et le Brésil depuis l'année dernière. Un déclassement à l'export qui atteste d'un recul de notre compétitivité par rapport à certains acteurs internationaux, qui fait peser une menace non seulement à l'international, mais aussi sur notre marché domestique.
Pour autant, ce tableau en trompe l'œil a au moins l'avantage de réduire le nombre d'entreprises affichant un profil de risque fort. « À l'exception des viandes et fruits et légumes, le risque financier des IAA s'est amélioré : le nombre d'entreprises et leurs déficits cumulés baissent ». Ainsi, elles ne sont que 11 % à présenter un « risque fort », contre 16 % en 2012. « 45 % des entreprises en risque “fort” sont issues de la filière Vins, et 18 % de la filière Métiers du Grain. La réduction du nombre d'entreprises en “risque fort” (-18 %) concerne toutes les filières», indique le rapport. Mais qu'on ne s'y trompe pas, cette situation est principalement issue d'effets mécaniques et non pas due à la croissance et à la dynamique du marché tiré par le développement commercial et financier des entreprises. En situation de gestion de crise en 2012, les chefs d'entreprise sont restés globalement dans cette position en 2013. Ils n'ont pas retrouvé suffisamment de confiance pour se lancer dans une démarche de développement visant à améliorer leur compétitivité et retrouver leur niveau de rentabilité. Le risque pour certains serait de rater le train de la reprise… quand elle arrivera.
(1) 70 % des entreprises IAA ont un chiffre d'affaires inférieur à 5 M€. Les filières Vins et Fruits & Légumes (F&L) sont les plus atomisées. 70 % du CA de la filière est réalisé par les 50 premiers groupes. Les Métiers du Grain et Lait sont les mieux représentés dans ce « Top 50 ».
L'échantillon se compose d'entreprises et groupes des industries agroalimentaires dont le chiffre d'affaires est supérieur à 2 M€, hors tabac, boissons non alcoolisées et entreprises exclusivement de négoce.
Les données analysées sont issues des bilans 2013. L'échantillon totalise 181 Mrd€. Les entreprises contrôlées par une coopérative ou une union de coopératives représentent 25 % de l'effectif étudié. Compte tenu de leur organisation spécifique, elles ne font pas l'objet d'une étude comparative avec les entreprises du secteur privé.
L'analyse porte sur un échantillon représentatif de la filière segmenté par taille selon le chiffre d'affaires : petites de 2 à 10 M€, moyennes de 10 à 50 M€, grandes de 50 à 500 M€ et leaders >500 M€.
Filières : Fruits et légumes, les métiers du grain, le lait, les viandes, les vins et spiritueux et les autres IAA.