Abonné

Enseignement agricole Le modèle de la complémentarité homme/femme « remis en cause »

- - 6 min

Longtemps réservé aux garçons, l’enseignement agricole s’est fortement ouvert aux filles, au cours des trente dernières années. Sabrina Dahache, docteur en sociologie et chercheure au laboratoire de recherche « dynamiques rurales » à l’université de Toulouse II Le Mirail, a travaillé sur la féminisation de l’enseignement agricole et en raconte l’histoire, ou plutôt les histoires, dans son ouvrage La féminisation de l’enseignement agricole (1). La mixité gagne du terrain, en parallèle d’évolutions profondes du monde agricole et des politiques qui l’accompagnent. Les jeunes aspirent d’ailleurs à cette mixité et à ces changements dans les rôles des hommes et des femmes de l’agriculture. Les professionnels de cet enseignement, cependant, gardent parfois des représentations plus traditionnelles de l’éducation au féminin et au masculin. Entretien.

Dans votre livre « La féminisation de l’enseignement agricole », vous présentez une étude nuancée et très complète de l’évolution de la place des jeunes filles dans les filières de la production, de la transformation agro-alimentaire et des services ruraux. Quel est le point saillant de ces travaux ?
Je citerais l’avancée de la féminisation dans les formations de la production, car c’est dans ce secteur que le taux des filles a le plus progressé au cours de ces vingt dernières années. C’était pourtant une formation à dominante masculine. Or, les filles représentent aujourd’hui 37,3 % des effectifs des filières de la production contre 9,4% en 1979. Elles ont progressé dans les niveaux supérieurs (Brevets de technicien supérieur agricole), mais leur part reste en deçà de celle des garçons. Et paradoxalement, dans les écoles d’ingénieurs, elles dépassent, en nombre, les jeunes garçons.

Choisissent-elles les mêmes spécialisations que les garçons ?
Bien évidemment, il apparaît des spécialisations différenciées entre filles et garçons au niveau de certains cursus. Les options « production du cheval », « productions animales » ou « élevages canins ou félins »… présentent des taux de féminisation très élevés. Cependant, la féminisation concerne maintenant tous les cursus, même ceux qui étaient plus fermés aux jeunes filles : productions végétales, aquaculture et vigne/vin. On constate que cette féminisation a impulsé un mouvement de diversification des orientations scolaires des filles et, dans le même temps, apparaissent de nouvelles formes de différenciation entre filles et garçons et entre les catégories sociales.

C’est-à-dire ?
Par exemple, les enfants d’agriculteurs optent davantage pour des cursus production végétale, vigne/vin, agroéquipement, qu’ils soient filles ou garçons. En revanche, les filles qui ne sont pas issues du monde agricole sont plus dispersées dans les spécialisations. Elles investissent notamment des nouvelles spécialisations, telles que production du cheval, élevage canin et félin, animalerie…

Filles et garçons ont-ils les mêmes modes d’apprentissage ?
J’ai réalisé des entretiens et un long travail d’immersion dans des établissements de l’enseignement agricole qui m’a permis de voir que les jeunes filles et les jeunes garçons ont des approches et des modes d’investissement dans les études qui sont assez proches. Mais, en même temps, les expériences de discrimination concernent les jeunes filles. Notamment lors du recrutement, en amont de la formation agricole : les stéréotypes se révèlent au moment des entretiens qui peuvent avoir lieu avec les acteurs institutionnels de l’enseignement agricole. Je me suis d’ailleurs aussi intéressée aux représentations que les acteurs institutionnels (les chefs d’établissements, les enseignants, les conseillers principaux d’éducation) associent aux formations.

Les professionnels de l’enseignement agricole n’auraient-ils pas « évolué » au même rythme que la féminisation de leur public ?
Il existe un décalage entre les générations au niveau des représentations, des croyances et des visions de l’agriculture. On constate qu’il y a eu des changements concernant la place des hommes et des femmes dans l’agriculture et entre les générations. Les jeunes remettent en cause le modèle de la complémentarité homme/femme.
La dernière partie de mon livre porte sur les projets d’avenir et les représentations associées à l’agriculture. Elle montre qu’on n’est plus dans cette représentation de l’homme qui est producteur et de la femme qui travaille dans l’ombre de son conjoint. Les jeunes filles veulent accéder à des statuts sur les exploitations qui leur procurent une autonomie professionnelle par rapport au conjoint. Du côté des garçons, on sent une volonté similaire d’individualisation du travail sur l’exploitation et un partage équilibré des responsabilités et des activités. On n’est plus dans les modèles traditionnels de la division sexuelle du travail qui ont été légitimés dans le monde agricole. Le référentiel masculin de l’agriculture fait office de repoussoir chez les jeunes. Pourtant, on le retrouve encore dans les registres d’argumentation dominants des acteurs institutionnels.

Comment expliquer ce positionnement des acteurs de l’enseignement ?
La présence en plus grand nombre des filles crée un malaise : dans les discours des acteurs institutionnels, elle renvoie à une prétendue force dévalorisante. C’est un phénomène assez général dans l’enseignement. Dans le secteur agricole, on sent une certaine crainte par rapport à la concurrence qui peut s’accroître entre hommes et femmes dans l’accès aux formations et emplois agricoles, à la gestion des effectifs scolaires, à la menace sur les niveaux de rémunération, au déséquilibre des retraites agricoles. Ce sont tous ces enjeux qu’on retrouve autour de la question de la féminisation.

Dans l’enseignement général également, les filles ont pris peu à peu une place plus équitable. Y-a-t-il une spécificité de l’enseignement agricole ?
On peut dire que la féminisation de l’enseignement agricole s’est amorcée plus tardivement que dans l’enseignement général, notamment au niveau des échelons supérieurs. Dans l’enseignement agricole, il y a eu une ségrégation qui s’est prolongée. Cependant, l’organisation de chaque enseignement donne lieu à un certain nombre de spécificités quant aux formes de sexuation dans les spécialisations. Et dans l’enseignement général lui-même, les secteurs (architecture, droit, médecine…) connaissent des dynamiques historiques de féminisation qui leurs sont propres.

« La féminisation de l’enseignement agricole : sociologie des rapports de genre dans le champ des formations professionnelles », de Sabrina Dahache, a été publié chez L’Harmattan, dans la collection Logiques sociales, 242 p.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

enseignement agricole
Suivi
Suivre
recherche
Suivi
Suivre