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Sommet de Québec Le monde coopératif affirme ses ambitions économiques et politiques

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La coopération veut peser politiquement. Elle tenait du 6 au 9 octobre son second sommet international à Québec, à l'initiative du réseau Desjardins et de l'Alliance coopérative internationale. L'enjeu ? La reconnaissance de l'efficacité et de la spécificité du modèle économique de la coopération. Et de son ambition.

« Faire de la coopération le modèle économique le plus durable, et celui qui connaîtra la plus forte croissance d'ici à 2020 ». Rien de moins. C'est Dame Pauline Green, présidente de l'Alliance coopérative internationale, qui l'a déclaré, lors de la deuxième édition du Sommet international de la coopération à Quebec. Un événement monstre qui a rassemblé plus de 3 000 délégués de 93 pays du 6 au 9 octobre. Ce « Davos de la coopération », co-organisé par le groupe financier coopératif québécois Desjardins et l'Alliance coopérative internationale, était dédié cette année au « pouvoir d'innover des coopératives » avec la sécurité alimentaire parmi ses sujets phares.

Mais au-delà de la teneur des échanges, c'est la visée politique de ce sommet qu'il faut retenir. « En 2012, nous avons mis en lumière l'apport des coopératives à l'économie mondiale », rappelait Monique Leroux, présidente et chef de la direction de Desjardins : « La taille et l'importance des coopératives étaient presque une découverte ! Cette année, nous voulons montrer comment elles peuvent répondre aux défis de la planète » lance-t-elle.

Peser politiquement

Répondre aux défis de la planète passe par une reconnaissance politique. Dame Pauline Green fait du lobbying un objectif majeur pour le monde coopératif. « Le monde compte un milliard de coopérateurs. Leur voix doit être entendue », poursuit-elle. De fait, l'Alliance coopérative internationale, qui promeut le développement du modèle économique de la coopération, multiplie les opérations de lobbying auprès de puissances qui vont du pape François jusqu'au G20. « Cette année, le mouvement coopératif a enfin percé dans le milieu très sélect de la représentation commerciale internationale grâce à la première participation de l'Alliance au Conseil des entreprises du G20 », s'est félicitée Dame Pauline Green. C'était en juillet. Andrew Craine, président et chef de la direction de CBH (coopérative céréalière australienne), accompagné d'une délégation d'une dizaine de personnes obtient d'être présent au B20, sommet des milieux d'affaires des pays du G20, les pays les plus puissants de la planète. Autre événement dont se félicite l'Alliance coopérative internationale, une rencontre avec le pape François il y a un an. « Nous avons pu souligner l'importance des coopératives en tant que modèle d'affaires contribuant à lutter contre la pauvreté et à améliorer la situation socio-économique des personnes », rappelle Dame Pauline Green.

Un enjeu important pour les banques et mutuelles

Pour les coopératives, dont la gouvernance est basée sur la représentation des hommes et femmes, l'enjeu est important. « Nous devons veiller à ce que de grands éléments de la réglementation mondiale, conçus pour des groupes privés, ne remettent pas en cause la gouvernance des coopératives », explique Monique Leroux. Une déclaration qui fait directement allusion à des réglementations financières comme Bâle III.

Cette préoccupation est partagée par Jean-Yves Dagès, président de Groupama. « Il faut un vrai statut des coopératives et des mutuelles en Europe. Ce sommet fait émerger de la cohésion et donne de la force au lobbying », commente-t-il.

Le consommateur en vue

Un lobbying qui s'oriente aussi vers les consommateurs. La relation change entre ces consommateurs et les producteurs coopératifs. « C'est la première fois que je vois les coopératives de producteurs et les coopératives de consommateurs manifester une telle envie de travailler ensemble pour reconnecter les consommateurs et la production », affirme Michael L. Cook, professeur au département d'économie agricole de l'université du Missouri et spécialiste des coopératives. Katsumi Asada, président de l'Union de coopératives de consommateurs du Japon, expliquait que de nombreuses visites chez des producteurs étaient organisées pour des consommateurs (140 000 consommateurs y ont participé cette année), afin d'engager le dialogue.

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La plupart du temps, les coopératives se doivent aussi de peser plus lourd face aux grandes surfaces de distribution. Ce qui signifie se structurer, dialoguer entre elles, avec pour limites les lois qui sanctionnent les ententes. Mais c'est bien pour peser plus lourd en tant qu'industrie agroalimentaire que Coop de France vient de créer une branche agroalimentaire, qui sera annoncée le 20 octobre au Sial (Salon international de l'alimentation).

Malgré l'optimisme et la volonté affichés au Sommet, il reste du travail à faire. « Nous n'avons pas encore gagné la bataille des idées. Nous n'avons pas encore convaincu les décideurs du monde que le modèle coopératif est un modèle économique efficace », regrette Hugues Sibille, vice-président du Crédit Coopératif.

Ne pas être cantonné à l'agriculture

Le sort des coopératives dans un pays comme le Japon illustre cette faiblesse. Elles représentent environ 50 % de la production agricole du pays. Mais surtout, elles se sont progressivement développées hors de la sphère agricole et agroalimentaire, avec des banques et des mutuelles. Face à l'enjeu que représente l'alimentation pour le Japon, le gouvernement envisage d'organiser leur désengagement des activités non agricoles, afin que les coopératives agricoles puissent se concentrer sur la modernisation du secteur, notamment sur le regroupement des exploitations (taille moyenne d'une exploitation dans une coopérative qui compte 4,5 millions d'associés : moins de 2 hectares). Ce qui n'est pas du goût des coopérateurs. Ceux-ci se voient comme un modèle universel qui ne doit pas être seulement orienté sur l'agriculture. « Les coopératives jouent un rôle immense dans la vie des communautés rurales. Un des problèmes, c'est que cette action n'est pas suffisamment reconnue », explique Toru Nakaya, vice-président de JA-Zencha, l'union centrale des coopératives agricoles.

Un rapport de l'ONU

Pas question donc d'être cantonné sur les questions seulement agricoles. Un récent rapport de l'ONU devrait conforter les coopérateurs à ce sujet. Présentée en clôture du sommet international des coopératives, cette étude devrait venir renforcer la crédibilité du mouvement coopératif. Menée dans 145 pays, ce travail mesure des indicatifs économiques et sociaux (chiffre d'affaires, emploi et membres), rapportés à la population. « Les zones les moins stables du monde sont celles où le mouvement coopératif est le moins développé », souligne David Grace, associé directeur de David Grace & Associates, le cabinet américain qui a réalisé l'étude. Autre enseignement, la corrélation entre les pays où le mouvement coopératif est le plus développé et ceux présentant l'index le plus fort de progrès social. Selon l'étude commandée par l'ONU, la coopération et les mutuelles comptent plus d'un milliard de membres et emploient 12,6 millions de personnes dans 770 000 établissements. Avec des actifs avoisinant 20 000 milliards de dollars américains, elles génèrent un chiffre d'affaires proche de 3 000 milliards de dollars US. De quoi peser sur la vie économique et politique…

Quelles frontières pour le mouvement coopératif ?

SI le modèle coopératif est séduisant sur le papier, il ne faudrait pas occulter ses limites. Toutes les coopératives qui investissent à l'international, par exemple, le font-elles dans le respect de l'esprit coopératif ? L'effort de formation des administrateurs doit être très important, pour que les décisions ne soient pas confisquées par les dirigeants salariés. Autre source d'interrogation, la Chine. Depuis le milieu des années 2000, plus de 900 000 coopératives agricoles s'y sont créées, qui ne font pas partie de la fédération chinoise des coopératives (proche du Parti communiste). Au Sommet international des coopératives, personne n'a souhaité s'exprimer publiquement sur les pratiques en vigueur dans cette myriade de coopératives nouvellement créées... La coopération agricole veut peser dans les relations commerciales Avec la création de son pôle agroalimentaire, qui sera inauguré au Sial, Coop de France veut notamment peser dans les relations commerciales avec la grande distribution. Pour la coopération, il n'y a pas de raison que les produits de groupes coopératifs, également issus d'une production française non délocalisable, ne soient pas traités de manière spécifique. Le pôle agroalimentaire de Coop de France envisage ainsi d'organiser des rendez-vous réguliers avec les distributeurs et verrait bien les produits coopératifs mis en avant de façon spécifique, par exemple pendant les campagnes de publicité destinées au grand public. Qui dit coopération agricole dit producteurs. Un moyen de pression efficace sur la grande distribution ?

Des chiffres pour un bon lobbying

LE mouvement coopératif a décidé de se doter d'indicateurs économiques indispensables pour se faire entendre des sphères du pouvoir. L'Alliance coopérative internationale publie ainsi avec Euriste le « Moniteur mondial des coopératives » depuis trois ans. Il classe notamment les 300 premières coopératives mondiales par chiffre d'affaires global et par habitant. Selon l'édition 2014, le chiffre d'affaires des 300 premières coopératives et mutuelles a représenté 2 205,7 milliards de dollars en 2012. Présentes dans 26 pays, ces 300 coopératives sont particulièrement actives dans les assurances (41 %), l'agriculture et l'alimentation (27 %) et la vente de gros et au détail (20 %). Des données qui sont collectées sur 1 926 coopératives. 1 313 ont un chiffre d'affaires de plus de 100 millions de dollars US. Présentes dans 50 pays, elles couvrent l'assurance (24 %), l'agriculture et l'agroalimentaire (17 %) et le commerce de vente en gros et au détail (17 %). « Un gros travail reste à faire pour améliorer la collecte des données et étendre le moniteur à des indicateurs sociaux », souligne Gianluca Salvatori, p.-d.g. d'Euriste. « Aussi imparfait que soit ce travail, il a le mérite de donner un visage économique à la coopération, ce qui constitue un outil de lobbying indispensable pour donner de la reconnaissance à un modèle économique singulier. »

La coopération agricole française en force

Sur les quelque 150 délégués français présents au sommet, 70 étaient issus de la coopération agricole française. Ils représentent une quarantaine de coopératives, dont 13 font partie de Promocoop, le club des 16 plus grandes coopératives agricoles et agroalimentaires françaises. Il y a deux ans, la coopération agricole française était représentée par une quarantaine de personnes. Autre secteur bien représenté côté français cette année, les banques.