Les quatre cas de fièvre catarrhale ovine découverts depuis le début du mois de septembre dans les Ardennes et le Nord de la France suscitent l’inquiétude du monde de l’élevage et de la viande. Quatorze départements voient déjà leur activité économique et leurs échanges commerciaux perturbés par les mesures sanitaires prises dans le périmètre de 150 km que constitue la zone de surveillance mise en place pour lutter contre la maladie « de la langue bleue ». Au-delà des difficultés rencontrées au sein de cette zone, les éleveurs de ruminants redoutent que le virus n’atteigne le grand bassin allaitant, menaçant à la fois la population ovine – très sensible à la maladie – et l’élevage de broutards qui verrait ses débouchés italiens et espagnols se fermer. Une hypothèse qui n’a rien de farfelue, admettent les scientifiques du CIRAD, mais qu’il convient de relativiser : « La France n’est pas en phase d’explosion épidémique », selon eux. Pour l’heure, les cas de fièvre catarrhale décelés chez les quatre bovins français n’ont eu aucun impact sur la consommation de viande bovine.
Un moucheron de 2 millimètres fait trembler les éleveurs français de ruminants depuis le 31 août, date de la découverte du premier cas de fièvre catarrhale ovine sur le territoire français. Depuis lors, trois autres cas ont été mis en évidence, tous dans les départements des Ardennes et du Nord, le dernier en date ayant été découvert le 5 septembre sur un taurillon à Tailly (Ardennes). Caractère commun à ces quatre cas ? Ils se sont tous déclarés à la frontière avec la Belgique ou à faible distance de celle-ci. De fait, la Belgique est pour l’heure en tête des pays touchés par la maladie apparue dans le nord de l’Europe : 77 cas. L’Allemagne vient en seconde position (56 cas), suivie des Pays-Bas (34 cas). Sur ces 171 cas, le virus a été fatal à trois moutons et deux vaches, essentiellement en Belgique.
171 cas en Europe
En comparaison de ses voisins, la France n’enregistre qu’un faible nombre de cas. Mais l’important dispositif de protection sanitaire mis en place dans les zones contaminées perturbe d’ores et déjà de manière importante les flux commerciaux des 14 départements intégrés dans les 150 km de la zone de surveillance (voir carte). Plus 20 000 éleveurs de bovins sont intégrés dans le périmètre sanitaire, selon les calculs de la Fédération nationale bovine.
« Le commerce est très perturbé », explique Denis Sibille, le président de l’interprofession du bétail et des viandes (Interbev), même s’il est trop tôt pour faire un chiffrage des premières pertes économiques. Les difficultés sont multiples, compte tenu des mesures de restriction des mouvements d’animaux. Un premier périmètre de 20 km est en effet délimité autour de chaque foyer. Tous les mouvements d’entrée et de sortie hors de cette zone sont interdits pour les animaux vivants appartenant à des espèces sensibles (bovins, ovins, caprins) ainsi que leurs semences, ovules et embryons. Au sein d’une seconde zone, dite de « protection », d’environ 100 km autour du foyer, seuls les mouvements de sortie sont interdits, sauf dérogation. Les mouvements d’entrée sont autorisés. Une troisième zone boucle le dispositif. Dénommée zone de surveillance, elle entoure la zone de protection (environ 150 km autour des foyers). Dans cette zone, tous les mouvements d’entrée en provenance de la zone indemne sont autorisés. Ils concernent autant les animaux des espèces sensibles, que leurs semences, ovules et embryons.
Imbroglio commercial
A l’échelle des 14 départements, ce dispositif a de quoi perturber l’activité économique, notamment commerciale. « Pour les quatre mois qui viennent, on estime qu’environ 10 000 veaux/mois, au minimum, ne pourront être envoyés dans les régions d’engraissement compte tenu des limitations de déplacement ». Interbev souhaiterait que le ministère de l’Agriculture autorise – « avec toutes les précautions nécessaires » – le transport des veaux de 8 jours vers les régions d’engraissement de l’ouest français. La situation s’avère également délicate pour les quelques dizaines de milliers de broutards, élevés notamment dans le Nord-Pas-de-Calais. Denis Sibille se félicite que les différentes familles d’Interbev se soient entendues pour que les opérateurs localisés à l’intérieur du périmètre sanitaire s’approvisionnent prioritairement en broutards élevés dans la zone. Toute l’activité des élevage reproducteurs est également très perturbée. « J’ai eu connaissance d’un éleveur qui devait réaliser une vente de 50 000 euros sur l’étranger et qui voit tout s’arrêter», poursuit le président d’Interbev.
Certaines filières d’animaux de boucherie de qualité sont plus particulièrement touchées, à l’image des bovins qui – au titre de cahiers des charges Label rouge par exemple – sont normalement abattus dans des établissements éloignés de leur zone d’élevage. Les ovins ne sont pas épargnés, compte tenu du faible nombre d’abattoirs spécialisés dans les zones touchées, nombre d’agneaux de boucherie allant traditionnellement se faire abattre dans le sud de la France.
Les interrogations sont également nombreuses pour les marchés à bestiaux dont l’activité est déjà perturbée, ou risque de l’être rapidement, offrant moins de références sur les cours des animaux. Face à cette menace, les professionnels ont demandé à l’Office de l’élevage de mettre en place un observatoire des cours par catégorie d’animaux.
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Assouplissements demandés
Les professionnels jugent d’ores et déjà certaines mesures sanitaires excessives. Pour le président de la Fédération nationale bovine (FNB), Pierre Chevalier, des assouplissements sont nécessaires sur les restrictions des déplacements d’animaux. S’exprimant le 7 septembre dans les Ardennes, sur l’une des exploitations bovines touchées par la fièvre catarrhale, le
président de la FNB a rappelé que cette maladie « n’est pas du tout dangereuse pour l’homme» et a jugé « excessive» la rigueur sanitaire. « De nombreux exploitants dans la région ne peuvent plus vendre leurs animaux ou les exporter », a-t-il souligné. « On ne peut pas laisser les situations économiques des éleveurs se détériorer. Le ministère doit prendre en compte les pertes économiques des élveurs, liés à ces restrictions», a-t-il demandé.
Du côté des professionnels de la viande, on admet que les conséquences de la fièvre catarrhale sont encore difficiles à évaluer. « On a du mal à cerner l’impact », explique Nicolas Douzain-Didier, le directeur de la Fédération nationale de l’industrie et des commerces en gros des viandes (FNICGV). « Dans la zone, je n’ai pas eu connaissance de “drame majeur”. Il y a quelques abattoirs locaux qui bénéficient de la situation, et puis d’autres – en dehors du périmètre sanitaire – qui souffrent de ne plus recevoir les animaux de ces départements ». Pour le directeur de la FNICGV, il est nécessaire de trouver, pour le bétail qui va naître, des assouplissements dans le dispositif sanitaire. « Une des questions importantes est également de savoir si la situation va perdurer », poursuit-il. De son côté, le Syndicat national de l’industrie des viandes (SNIV) constate une forte désorganisation des approvisionnements mais estime « impossible de prédire à cette heure les conséquences temporaires ou plus structurelles de ces modifications de flux, la situation étant extrêmement évolutive ».
Et le Massif central ?
Au-delà des 14 départements touchés par les mesures sanitaires, les éleveurs redoutent une propagation du virus au Massif central ou, de manière générale, au grand bassin allaitant. « Cela représenterait une catastrophe économique », estime Pierre Chevalier, le président de la FNB. « Chaque année, plus de 1,1 million de broutards sont exportés vers l’Italie. Une fermeture des frontières serait catastrophique», indique-t-il. Et de conclure : « Nous sommes en état d’alerte rouge et nous devons dès aujourd’hui mener un travail d’anticipation pour que soit établi avec les pouvoirs publics l’équivalent d’un plan Orsec pour la fièvre catarrhale ».
Sans aller jusqu’à ce scénario catastrophe, les professionnels prennent peu à peu conscience que la fièvre catarrhale risque de s’inscrire durablement dans le paysage sanitaire français. Après les encéphalopathies spongiformes et la grippe aviaire, ces dernières années, les filières de l’élevage et de la viande s’en seraient bien passées.