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Méthodes culturales Le non-labour prend racine, malgré les incertitudes

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Alors qu’une meilleure gestion des sols pourrait apporter une série de réponses aux défis environnementaux et agricole, les techniques culturales sans labour se développent. Cet exemple concret de pratiques agricoles visant à préserver le sol, n’échappe pas aux doutes scientifiques, aux écueils pratiques et à des divergences de points de vue sur ses bonnes conditions d’application.

Ménager le sol pour préserver sa qualité et son fonctionnement : l’idée a fait son chemin. Aujourd’hui, en France, près d’un tiers des surfaces consacrées aux plantes annuelles seraient cultivées sans labour. Ou plus précisément grâce à un ensemble de techniques visant à limiter le labour. Un phénomène qui recouvre des pratiques variées : retournement limité du sol, plus ou moins profond, semis direct ou semis sous couvert végétal, non-labour pour chaque culture de la rotation ou alternance de labour et de non-labour. Principale motivation pour passer à de telles pratiques : « Réduire le temps de travail et modifier sa répartition tout au long de l’année, d’après Jérôme Labreuche, d’Arvalis. Dans les systèmes labourés, la préparation et le semis ont souvent lieu au même moment pour le blé, et peuvent représenter 1h30 de travail par hectare. En techniques culturales sans labour, le travail du sol est étalé entre août et septembre et le semis plus rapide. »
Il ajoute : « En second viennent les motivations agronomiques, qui peuvent, avec le temps, passer au premier plan. Car les agriculteurs prennent conscience des intérêts d’un travail du sol simplifié : moins d’érosion et de battance, une meilleure portance... L’engouement pour de telles pratiques tient en effet à leurs avantages. En réduisant les perturbations du sol, on préserve sa faune : vers de terre, auxiliaires des cultures, champignons et bactéries. Ces êtres vivants sont capables d’accélérer la décomposition de la matière organique qui retourne au sol, un bon point pour les cultures. Ils entretiennent aussi la structure du sol. La matière organique se concentre dans les premiers centimètres du sol, ce qui contribue à réduire l’érosion ou le transfert dans l’environnement de certains polluants. L’humidité est également plus importante dans les premiers centimètres du sol, ce qui est avantageux ou pas, selon la période de l’année. »

Davantage de technicité

Jérôme Labreuche appelle pourtant à ne pas se leurrer : les gains de rendements grâce à ces techniques sont discutables. Les essais menés par Arvalis, dont certains ont débuté il y a quarante ans, montrent que les rendements peuvent soit augmenter, soit diminuer. « Tout dépend du sol et du système de culture. » Le non-abour n’est donc pas un miracle, il a aussi ses limites. Les techniques sans labour sont plus adaptées aux cultures d’hiver, notamment au blé et au colza, explique Jérôme Labreuche. « Elles demandent davantage de technicité. Il n’y a pas de solution toute faite. » Pour lui, le plus dur à gérer en non-labour reste le désherbage, avec le risque d’accroître le recours aux herbicides. Voilà pourquoi, en cas de trop grande infestation par des mauvaises herbes, un recours occasionnel à la charrue peut d’avérer utile. Adapter sa rotation de cultures peut s’avérer tout aussi efficace. De manière générale, pour réduire le travail du sol, « il faut observer davantage, adapter son calendrier, et parfois remettre en cause le système de culture lui-même. »

Conversion totale ou partielle au non labour : les avis divergent

Sur ce point, Konrad Schreiber, chargé de projet à l’Institut de l’agriculture durable, chantre de la réduction maximale du travail du sol et du semis direct est plus catégorique : « Il y a une erreur principale, en agriculture de conservation, qui consiste à vouloir garder le même système de culture que dans un système labouré ». Son credo : il faut laisser une partie du végétal (résidus, pailles) au champ, pour entretenir la biodiversité du sol. Par ailleurs, un recours occasionnel au travail du sol est à proscrire. Pour lui, c’est un ensemble de techniques qui apporte les résultats : non-labour, couverture permanente du sol et semis direct en sont les piliers. « Les gains de rendements que nous observons sont classiquement de 10, 20 ou 30 %. »

Des avantages environnementaux nuancés

Des points de vue aussi contrastés et des analyses si divergentes sont le fruit d’un domaine qui reste en construction, malgré plusieurs décennies de recul. Les avantages environnementaux eux-mêmes sont nuancés, comme le souligne une étude réalisée par Arvalis, l’Inra, l’ITB, le Cetiom… : les techniques culturales sans labour s’avèrent positives pour la biodiversité du sol, la concentration des matières organiques en surface. Elles réduisent le recours à l’énergie et les émissions de CO2, les transferts de phosphore et des pesticides vers les nappes et les cours d’eau dans les situations où le ruissèlement est important. Revers de la médaille, elles peuvent favoriser l’apparition de certains ravageurs des cultures, augmenter l’émission de protoxyde d’azote, au fort pouvoir de gaz à effet de serre, voire accélérer, dans certains cas, le transfert des polluants dans les sols drainés, en raison des nombreuses galeries et microfissures d’un sol peu perturbé. Quoi qu’il en soit, le mouvement est lancé, et l’innovation, de plus en plus, se fait à la ferme.

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