Après la filière laitière, la filière betterave-sucre sera-t-elle aussi déstabilisée par l’effacement des quotas ? Alors que la sortie des quotas du secteur betterave-sucre se profile, les planteurs de betteraves espèrent pouvoir surmonter les fluctuations du marché, grâce à leur potentiel économique et à leurs relations interprofessionnelles solides. Ils ont présenté ce pari de l’après-quotas au douzième congrès de l’Association mondiale des planteurs de betteraves et de canne à sucre, qui s’est tenu les 9 et 10 mai à Versailles : le secteur betterave-sucre français s’estime en mesure de pouvoir naviguer sans trop de dommages pour les agriculteurs et les salariés des sucreries.
Un nouveau secteur régi par des quotas passera bientôt sous les fourches caudines de la dérégulation : celui de la betterave et du sucre. Faut-il s’attendre à un nouveau front de déstabilisation, alors que ce secteur reste un des plus robustes de l’agriculture française ?
Les planteurs de betteraves européens se préparent au marché libre. Ils vivent la dernière récolte sous le régime des quotas. La récolte de 2017 sera la première sous le futur mécanisme. Un mécanisme que les planteurs estiment pouvoir gérer en démontrant qu’un tel démantèlement n’entraîne pas forcément la débâcle.
« Nos contraintes sont presque les mêmes que celles du lait, mais nos solutions sont différentes », affirmait Eric Lainé, président de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), au congrès mondial des producteurs de betteraves et de canne à sucre, le 10 mai à Versailles. Les contraintes sont les mêmes, c’est-à-dire la soumission à la volatilité des cours internationaux, et la nécessité d’être compétitif. Les solutions sont différentes : la betterave est une plante annuelle, les contrats sont encadrés, la filière a déjà expérimenté une réforme européenne très contraignante.
Le secteur est habitué aux chocs
« Nous voyons plutôt l’après-quota comme une source d’opportunités. Nous nous y sommes déjà préparés avec la réforme du secteur sucrier européen en 2006 », affirme Olivier de Bohan, président du groupe coopératif Cristal Union. Cette réforme a bridé l’exportation communautaire de sucre, à 1,35 million de tonnes, contre 5 à 6 Mt auparavant. Elle était la conséquence d’un « panel » (comité d’arbitrage) exercé par le Brésil et l’Australie, mettant l’Europe en accusation devant l’OMC. Ces pays reprochaient au mécanisme communautaire de prospérer sur le marché intérieur et de pouvoir ainsi se permettre d’exporter à prix bas sur le marché mondial, résume Olivier de Bohan.
La réforme de 2006 a eu pour effet de pousser plus loin la spécialisation : la production sucrière de l’Europe du Sud a quasiment disparu, celle d’Europe du Nord a perdu des marchés, 80 usines ont été fermées dans toute l’UE.
Mais « pendant toutes ces années, nous avons investi dans nos usines, beaucoup pour l’efficacité énergétique, et nous avons développé la production d’éthanol », poursuit le président de Cristal Union. Les deux coopératives sucrières françaises, qui représentent 19 usines sur 25 dans l’Hexagone, ont investi dans la recherche-développement en chimie du végétal (bioplastiques, carburants améliorants), pharmacie, aliments fonctionnels. La profession a aussi lancé en septembre 2012 avec l’Inra le programme Aker, d’amélioration génétique de la betterave. Ce programme inscrit dans le programme gouvernemental Investissements d’Avenir porte notamment sur la caractérisation des ressources génétiques et l’exploration de la diversité allélique de la betterave, c’est-à-dire l’expression des gènes.
En 2016, à moins d’un an de la mise en œuvre du nouveau régime, les sucriers français se positionnent sur les marchés d’Europe du Sud devenus déficitaires et voient le désencadrement des exportations vers les marchés extérieurs comme une chance. Car une contrepartie de la disparition des quotas est l’abandon du mécanisme qui bride l’export européen.
L’export libéré, mais plus risqué
Exit donc le corsetage de l’exportation à 1,35 Mt. Planteurs de betteraves et sucriers se retrouvent face au marché. Le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, a alerté, le 9 mai en inaugurant la douzième conférence mondiale des planteurs de betteraves et de canne à sucre à Versailles : une des conséquences du démantèlement des quotas sera une volatilité croissante des cours européens du sucre et une plus forte exposition à l’exportation.
« La pratique de relations cadrées est non seulement inscrite dans la culture professionnelle du secteur, mais elle est garantie par des règles fortes »
Si les cours mondiaux se tiennent, tout ira bien. Mais si les cours s’effondrent, la filière « risquera de vendre à perte », ne cache pas Eric Lainé. L’exposition aux aléas des marchés extérieurs sera amplifiée par la libéralisation du régime de l’isoglucose, sucre issu de la transformation des céréales. La production d’isoglucose, jusque là bridée à 750 000 tonnes par an dans l’UE, pourrait passer à 1,5 Mt-2Mt. Cette offre additionnelle sur le marché européen des édulcorants chassera une partie du sucre vers l’export, indique Alain Jeanroy en présentant la nouvelle donne européenne aux congressistes de Versailles.
À moyen terme, les cours mondiaux sortent du creux de la vague, a-t-il rappelé (voir encadré sur le Brésil). La production a été inférieure à la consommation à hauteur de 5 à 6 millions de tonnes dans le monde en 2015/16 et le déficit est bien parti pour se prolonger du même ordre de grandeur en 2016/17. Soit un trou de 11 à 12 Mt sur deux campagnes qui seront prélevés sur les stocks. D’où un espoir de remontée des prix.
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L’abolition des quotas impose d’accélérer la hausse des rendements
Mais comment tenir dans les périodes de dépression des cours mondiaux ? Il faudra abaisser les coûts de production, estime Alain Jeanroy. « Il va falloir accélérer l’augmentation des rendements, de 2 % par an actuellement, jusqu’à 4 % ». En outre, pour réduire les coûts, des leviers potentiels existent : au stade de l’exploitation, semer la bonne dose de graines peut faire gagner jusqu’à 25€ par hectare, choisir la variété de betterave la plus adaptée peut représenter 30 € par hectare, apporter les doses d’azote en fonction des besoins réels (+ 10 à 30 €/hectare), améliorer le plan d’épandage de phytosanitaires (+ 15 à 30 €/hectare), optimiser le calendrier de la récolte (+ 150 €/hectare).
Le secteur estime bénéficier d’atouts que n’ont pas d’autres
Au stade industriel, l’objectif de la filière est d’allonger la période d’ouverture des usines, de 105 jours par an actuellement à 130, contre 85 dans un passé récent, afin de réduire les frais fixes.
Le partage de la valeur ajoutée, condition de réussite du futur système
Visiblement sous le coup de la crise du lait, le ministre de l’Agriculture insistait, le 9 mai, sur la nécessité de veiller à l’équilibre du partage de la valeur ajoutée entre planteurs et industriels : « Si un maillon l’emporte sur l’autre, qu’il s’agisse des transformateurs sur les producteurs ou l’inverse, c’est l’ensemble de la filière qui sera remis en cause à terme ».
Le secteur estime bénéficier d’atouts que n’ont pas d’autres. « La filière de la betterave et du sucre est très organisée. Les relations entre planteurs et transformateurs sont encadrées depuis des décennies », témoigne Élizabeth Lacoste, directrice de la Confédération européenne des betteraviers européens (CIBE), basée à Bruxelles. Cette pratique de relations cadrées est non seulement inscrite dans la culture professionnelle du secteur, mais elle est garantie par des règles fortes : les conditions d’achat et de livraison des betteraves sont transcrites dans un règlement interprofessionnel qui est repris par l’organisation commune du marché du sucre. « Ce cadre réglementaire subsistera malgré la disparition des quotas et notamment du prix minimum de la betterave (25,40 euros la tonne) », a précisé Élizabeth Lacoste.
Un accord interprofessionnel entre les représentants des producteurs et les fabricants de sucre est en cours de discussion, a rappelé Alain Jeanroy. Il comprendra au niveau national les conditions d’achat et de livraison des betteraves. Parallèlement, les contrats entre planteurs et sucriers, qui porteront sur les prix et volumes de betteraves, seront conclus entreprise par entreprise. Un acte délégué de la Commission, attendu pour le vendredi 13 mai, doit officialiser cette méthode. Sa teneur est en substance la suivante : les planteurs de betteraves sont autorisés à négocier collectivement avec leur entreprise.
Potentiel agronomique et industriel, relations interprofessionnelles encadrées et bien rodées, perspectives de la génétique… les ingrédients d’une bonne sortie des quotas sont réunis. Reste à les combiner en une recette de succès.
Sucre : la production brésilienne ne pourra pas repartir à la hausse avant 4 ou 5 ans
La production brésilienne de sucre ne pourra pas repartir à la hausse avant quatre à cinq ans, a indiqué Plinio Nastari, président du groupe Datagro, principal consultant brésilien du sucre et de l’éthanol, à la conférence mondiale des planteurs de betteraves et de canne. Ces dernières années, l’expansion sucrière brésilienne s’est faite sur des terres moins productives que les terres historiques à canne à sucre. Il faudra donc plusieurs années avant que les investissements commencent à porter leurs fruits. De plus, la mécanisation de la canne est en train de prendre le pas sur la coupe à la main, mais avec beaucoup de pertes en culture, car la technique n’est pas encore maîtrisée partout. Des progrès sont à attendre au champ et à l’usine. À moyen terme, les sucreries valoriseront les vinasses en biogaz, a-t-il ajouté.
Jean-Pierre Dubray, élu président de l’organisation mondiale des planteurs de betteraves et de canne à sucre
Jean-Pierre Dubray, agriculteur en Seine-et-Marne, a été élu président de l’Organisation mondiale des planteurs de betteraves et de canne à sucre ce 10 mai, par le conseil d’administration de l’institution et à l’issue de la conférence mondiale des planteurs qui se tenait à Versailles. Vice-président de la CGB (Confédération générale des planteurs de betteraves), il est élu pour une période de trois ans. L’organisation mondiale regroupe les planteurs de cannes et de betteraves des cinq continents, soit 30 pays et représente 60 % de la production mondiale de sucre, soit, aussi, l’essentiel des volumes exportés à travers le monde. Jean-Pierre Dubray est président de l’Union betteravière d’Ile de France et réside à Boissy l’Aillerie.