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Enquête Le RZE chambarde la sélection génétique bovine

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Entré en vigueur depuis novembre, le nouveau règlement zootechnique européen (RZE) met en lumière certaines divisions du secteur de la sélection génétique bovine française, jusqu’ici très administré. L’union Gènes Diffusion vient d’annoncer qu’elle saisissait l’opportunité offerte par ce texte de créer ses propres organismes de sélection (OS), en holstein et en charolaise. Une décision qui suit d’une année la plainte déposée envers son principal concurrent, Évolution, devant l’Autorité de la concurrence. L’existence de plusieurs OS au sein d’une même race met les éleveurs laitiers face un choix inédit : choisir entre deux schémas de sélection. Les tenants des OS historiques alertent sur le risque d’un glissement d’une logique de race à une logique de marque. Les challengers, Gènes Diffusion, promettent des OS « nouvelle génération ».

Ce serait un euphémisme de dire qu’en sélection génétique bovine, les relations ne sont pas au beau fixe. Tout particulièrement en race Holstein et Charolaise où les deux entreprises de sélection leaders, Évolution et Gènes Diffusion, ont dépassé le stade du conflit larvé pour celui du conflit ouvert. Les hostilités ont repris au printemps 2018 avec la plainte déposée par les coopératives de Gènes Diffusion contre Évolution devant l’Autorité de la concurrence. Le motif : « Concurrence déloyale en vue de l’éviction d’un concurrent : nous », explique Alain Guillaume, président de l’Union de coopératives Gènes Diffusion. Les accusations portent sur du « dumping tarifaire » tant sur l’acte d’insémination que sur la vente de doses de semence. « Le dossier est en cours auprès de l’Autorité », explique Alain Guillaume. Celle-ci n’a souhaité faire aucun commentaire sur une affaire possiblement en cours d’instruction.

Dans ce contexte tendu, l'occasion apportée par le nouveau règlement zootechnique européen (RZE) de libéraliser le secteur et de sortir du système administré a donc été saisie à la volée par Gènes Diffusion. Comme le permet le texte, qui est entré en vigueur en novembre, l’entreprise de sélection a annoncé créer ses propres organismes de sélection (OS) le 12 juin lors d’une conférence de lancement. Les demandes d’agrément auprès du ministère de l’Agriculture ont été déposées en mars et en avril. Elles ne sont pas encore « tombées » (le délai de réponse est normalement de deux mois). Toutefois, au vu du règlement, une issue négative est hautement improbable, estime Stéphane Devillers, responsable du service juridique d’Allice (fédération des entreprises de sélection et de reproduction animale).

Être le seul pilote dans l’avion

L’intérêt pour l’Union Gènes Diffusion est de pouvoir mener son propre programme de sélection et donc d’orienter la recherche et la sélection génétique comme elle le souhaite. Avant la mise en place du nouveau règlement, les programmes de sélection étaient définis par un unique OS par race. Il s’agissait d’un « parlement de race qui donnait les grandes orientations pour la race", explique Denis Bieri, directeur de l’OS Holstein dite historique. Doit-on produire plus de lait ? Améliorer le taux protéique du lait ou plutôt le taux butyreux ? La santé de la mamelle est-elle un élément clé ou marginal ? Au sein de l’OS de la race Normande, les débats ont par exemple été agités autour de l’orientation laitière ou mixte. Autant d’orientations qui, une fois arrêtées dans son programme de sélection de la race, faisaient autorité sur les schémas de sélection élaborés par les entreprises de sélection.

« Les index historiques restent communs. Mais maintenant, il y aura aussi des index de différenciation. »

« Avant, nous étions dans un monde où c’était la même chose pour tout le monde. Aujourd’hui, le RZE nous laisse plus de perspectives, commente le président de Gènes Diffusion. Il bouleverse le système que l’on connaissait. » Et si l’union de coopératives a décidé de se séparer des OS historiques en Holstein et Charolais, c’est pour « ne plus subir des objectifs d’orientation du programme de sélection » et « nous-même orienter la génétique dans chacune des races pour amener des caractéristiques supplémentaires pour le lait et la viande, afin qu’ils correspondent mieux à ce que veut la filière et permette donc une rémunération plus importante des éleveurs », justifie-t-il.

Une pluralité d’OS qui questionne

Le RZE vient bouleverser cette structuration historique. « Il incite à la création de nouveaux OS, ce qui nous chagrine à Races de France », décrypte Stéphane Patin, directeur de cette fédération des OS. « Plusieurs OS pour une même race amènent un certain nombre de risques dans la gestion des populations. » La situation serait d’autant plus inquiétante en Charolaise, car Évolution et Gènes Diffusion sont « loin de partager un socle commun racial », observe-t-il, tout comme en Holstein.

L’intérêt pour l’Union Gènes Diffusion est d’orienter la sélection génétique comme il le souhaite.

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« L’OS historique va continuer comme avant, sans malheureusement celui qui s’en va », garantit le directeur de l’OS Holstein historique, Denis Bieri. Il regrette que pour une même race, il y ait deux OS différentes : « Cela va couper en deux la race. » Mais « l’effectif du cheptel français est tel que cela ne va pas porter atteinte à la race », tempère Stéphane Patin. Il alerte tout de même sur « le risque de se rapprocher du modèle des monogastriques : avec des lignées qui vont devenir la propriété d’une entreprise. Que l’on glisse d’une logique de race à une logique de marque ».

Face à cette défiance, dans un secteur en pleine restructuration, Gènes Diffusion tente de rassurer. « On a essayé de s’entendre sur certains points et nous n’avons pas abouti. Mais sur d’autres, on s’est entendus », raconte Alain Guillaume. « Les index historiques restent communs, assure-t-il. Mais maintenant il y aura aussi des index de différenciation. »

En Montbéliarde, des créations d’OS plus apaisé

Le nouveau réglement n’a pas les mêmes conséquences dans toutes les races. Exemple avec la montbéliarde, où les trois entreprises historiques vont créer chacune leur propre OS, en gardant un programme de sélection commun et des relations apaisées. Dans cette race, la réorganisation induite par le RZE semble plutôt subie que souhaitée : « À Eva Jura, l’ancien modèle nous convenait bien », glisse Dominique Peinturier, le directeur de cette entreprise de sélection spécialisée en Montbéliarde. Même son de cloche du côté de son homologue d’Umotest : « On s’est organisés car nous n’avions pas le choix », reconnaît Tristan Gaiffe, son directeur.

Les trois entreprises revendiquent une vraie cohérence raciale. « On a été assez intelligents pour se mettre d’accord autour d’un pacte racial dans la continuité de l’OS historique », fait valoir Tristan Gaiffe. Aussi, les trois nouveaux OS ont décidé de travailler en commun par le biais de l’OS historique nouvellement constituée en association. Y seront mutualisées les grandes orientations de la race. « Les orientations des programmes de sélection seront les mêmes pour les trois OS », assure le directeur d’Umotest.

Dans ce cadre pourquoi créer de nouveaux OS ? « Avec le RZE, rester dans l’OS tel qu’actuellement, aurait entraîné un risque de perte d’autonomie », explique Dominique Peinturier. « Nous sommes concurrents mais il faut garder une cohérence raciale maximale pour développer la race ». Un impératif d’autant plus prégnant pour exporter du matériel génétique. « Si nous n’avons pas d’objectifs de sélection communs, c’est fini de la lisibilité des index de montbéliardes françaises auprès des éleveurs étrangers », prévient-il.

Suite au désengagement de l’État, GenEval calculera les index

Créée à l’initiative de Races de France, la fédération des organismes de sélection (OS) et d’Allice, la fédération des entreprises de sélection, GenEval a pris le relais de l’Inra sur le calcul de l’évaluation génétique. Aussi, depuis le 1er novembre 2018, GenEval réalise les calculs d’index des ruminants pour le compte des OS. « Notre mission est de récupérer les données et réaliser les évaluations en routine, explique Stéphane barbier, directeur de GenEval. L’objectif est de bénéficier d’une base d’indexation le plus large possible. » Cette mutualisation permet au secteur « d’amortir au plus grand nombre le coût de l’indexation », soutient Stéphane Pantin, directeur de Races de France. Et de la rendre « plus efficace et moins coûteuse ». Elle conforte l’organisation historique du secteur en pleine restructuration suite à l’application du règlement zootechnique européen qui met en concurrence les OS d’une même race. « Aujourd’hui, il y a mutualisation. Mais je ne peux pas le garantir que ce sera le cas dans cinq ans. Et cela pourra fragiliser le modèle économique du secteur », alerte-t-il.