Le premier coup de pelle du chinois Synutra à Carhaix (Finistère) a été donné vendredi 10 janvier. Dans vingt mois, une usine de fabrication de 100 000 t de poudre de lait infantile démarrera ses activités. Pour réaliser cette opération, les Chinois ont noué un partenariat avec le groupe coopératif Sodiaal pour le lait, et sa filiale Eurosérum pour le lactosérum déminéralisé.
Pour cette cérémonie de lancement officiel du chantier, les Chinois ont mis les petits plats dans les grands. Pétards par centaines, feu d'artifice en plein jour, drapeaux de cinq couleurs pour border l'allée d'accès au site... rien n'a été laissé au hasard. Le jour et l'heure d'ouverture des festivités (10 h 58, pas avant ni après) ont été choisis parce qu'ils évoquent la « perfection », « l'aboutissement d'objectif », « la richesse » ou encore « la prospérité ». La journée était pleine de symboles pour d'autres raisons. Des raisons politiques en ce début d'année 2014, qui marque le cinquantième anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine – d'où la présence du ministre français délégué à l'Agroalimentaire, Guillaume Garot. Et des raisons économiques. Après le chinois Biostime à la Laiterie de Montaigu (Vendée) et la Laiterie Isigny-Saint-Mère (Calvados), voici un autre Chinois qui investit dans l'Ouest.
L'Empire du Milieu est devenu en vingt-cinq ans le plus gros consommateur de poudres de lait infantile au monde – il absorbe la moitié du marché mondial. Sa consommation en ingrédients secs pour enfants était inexistante au milieu des années 1980. Au gré de l'élévation du niveau de vie de sa population, la Chine a peu à peu augmenté sa consommation de protéines animales, notamment laitières. Le pays-continent a bien tenté de produire massivement sur place, mais il manque de ressources en terres et en eau. Les opérateurs chinois ont donc commencé à importer en nouant des partenariats de différente nature un peu partout dans le monde. Ce processus s'est accéléré à la suite du scandale du lait frelaté à la mélamine en Chine qui a causé la mort de plusieurs nourrissons en 2008. Demain, les besoins de la Chine devraient encore s'accentuer : l'Etat chinois a décidé de desserrer le contrôle des naissances en autorisant les familles à avoir un second enfant.
C'est la première fois que la société Synutra International, déjà propriétaire de six usines sur le territoire chinois (12 000 salariés, 400 millions € de CA), investit hors de ses frontières. Il n'arrive pas en Bretagne par hasard. Avant de monter sa propre entreprise en 1998, Synutra International, son p.-d.g., Liang Zhiang travaillait déjà avec Eurosérum, leader mondial du lactosérum déminéralisé. « Dès les années 1990, nous exportions vers la Chine et les relations commerciales engagées avec M. Zhiang sont devenues au fil du temps des relations de confiance », explique Yves Rambaux, p.-d.g. d'Eurosérum. L'entregent d'Yves Mazuray, ex-directeur général d'Entremont dans le sillage duquel Euro-sérum s'est toujours placée, a fait le reste. C'est Mazuray qui a mené toutes les négociations avec Liang Zhiang à la fin des années 2000. Le Poher, ce territoire du centre-Finistère au centre duquel se trouve Carhaix-Plouguër (on dit Carhaix) a évidemment accueilli le projet avec joie.
400 MILLIONS € DE VALEUR
Le numéro 2 des ingrédients nutritionnels pour les enfants en Chine investit en Bretagne 90 millions € sur dans la construction d'une usine conçue pour transformer les produits laitiers en 100 000 t de poudre de lait infantile de 1er, 2nd et 3e âge à destination du marché chinois. Son partenaire sur place, le groupe coopératif Sodiaal livrera 285 millions l de lait par an (dans un premier temps) à Synutra, au travers d'un contrat d'approvisionnement sur dix ans. Parallèlement, Euro-sérum, filiale de Sodiaal va s'engager sur site en investissant 10 millions € dans la construction d'une usine de déminéralisation de 500 millions de litres de lactosérum. « Nous collecterons le lactosérum dans les fromageries de Sodiaal – le groupe coopératif détient Entremont, spécialisé en pâtes pressées cuites et donc de son dérivé, le lactosérum NDLR – que nous déminéraliserons sur site, à raison de 24 000 t/an », explique Yves Rambaux, p.-d.g. d'Eurosérum. Ne restera plus qu'à effectuer l'assemblage proprement dit et d'y incorporer des minéraux.
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L'usine sera plus proche des normes pharmaceutiques qu'agroalimentaires, par choix de l'investisseur chinois. Le lait livré par 700 éleveurs Sodiaal sera acheminé directement sur site, sans stockage intermédiaire pour s'épargner le moindre pépin bactériologique. Les process utilisés garantiront aux consommateurs chinois « une qualité optimale », dit Synutra et « une traçabilité, une régularité parfaite de ses produits, de la ferme aux nourissons. » L'usine fonctionnera en continu sur 42 000 m2 de bâtiments couverts. L'investisseur expédiera la totalité des « baby-food » par conteneurs au départ du port voisin de Brest. « Nous exporterons dans un premier temps des big bag, et nous envisageons dans un second temps de conditionner la poudre de lait infantile dans des plus petits boitages (900 gr) sur site », explique dans un français impeccable le p.-d.g.-fondateur de Synutra, Liang Zhiang.
M. Zhiang estime à 220 millions € le chiffre d'affaires correspondant aux 100 000 t de poudres de lait livées en big bag, « le double en petits conditionnements », dit-il. L'usine sera lancée durant le second semestre de 2015 avec 160 personnes et devrait fonctionner avec 250 personnes à terme dont partie viendra d'un site Entremont de Carhaix, prévu de fermer bientôt. Synutra France, présidée par Christian Mazuray, a déjà commencé à recruter son staff technique, plus d'un an et demi avant le démarrage des opérations industrielles. « La France dit bienvenue aux investisseurs chinois et étrangers, a dit le ministre français dé lé gué à l' Agr oa lime nta ir e, Guillaume Garot. C'est un accord gagnant-gagnant. Dans cette région où l'industrie recule, la France s'engage pour que la Bretagne soit la première région agroalimentaire d'Europe. »
Les produits laitiers secs ont totalement rebattu les cartes de l'industrie laitière mondiale. Les plus importants investissements de ce secteur dans le monde concernent avant tout les tours de séchage et les process d'assemblage des ingrédients nutritionnels. L'économiste du CNIEL Benoit Rouyer a recensé, sur 2012 et les onze premiers mois de 2013, 87 projets en poudre de lait entier, écrémé ou infantile annoncés ou finalisés émanant de 70 entreprises dans le monde, pour un total d'investissements de 4,5 milliards €. Un peu moins de la moitié de ces investissements concerne l'Europe (47 %), 31 % l'Amérique, 4,4 % l'Asie et 18 % l'Océanie. La France n'est pas en reste avec des projets chez Isigny-Sainte-Mère (avec le chinois Biostime), Ingrédia Group (25 millions € à Saint-Pol sur Ternoise), Lactalis (40 millions € à Craon), Sill à Plouvien, Laïta et Eurosérum (modernisation de tours), etc. Ce déferlement de projets industriels en Europe traduit plusieurs réalités. Les acteurs anticipent la fin des quotas laitiers programmée le 31 mars 2015, soit à la fin de la campagne laitière 2014-2015. Ils accompagnent aussi la demande très importante des pays émergents en poudre de lait. « La Nouvelle-Zélande ne peut pas servir l'ensemble de la planète et les pays émergents craignent ne pas avoir un approvisionnement suffisant pour satisfaire leurs consommateurs », souligne Benoît Rouyer. Dans le domaine végétal, les Chinois ont acheté massivement des terres végétales ces dernières années pour sécuriser leur acès à l'alimentation. Ils ne font pas autre chose aujourd'hui dans le domaine laitier en nouant des partenariats de différente nature avec les Européens. En quinze ans (1996-2011), le commerce mondial en poudres de lait entier a été multiplié par 2 à environ 2,250 millions t par an, celui des poudres de lait infantile multipliées par trois à près de 600 000 t, et celui de la poudre de lactosérum par 4 à 1,2 million t environ. « Les entreprises françaises ont un savoir-faire reconnu dans le monde », ajoute M. Rouyer. Un propos confirmé à Carhaix par le p.d.g. de Synutra International. Si elles sont restées longtemps dans l'idée que seuls les PGC (produits de grande consommation) sont porteurs de valeur, elles n'ont pas négligé le sec en poursuivant leurs recherches d'ingéniérie. Aujourd'hui les nations laitières européennes conservent un avantage certain dans leur maîtrise des poudres de lait de troisième génération, dites d'assemblage ou de formulation.
À ses côtés, Christian Troadec boit du petit lait. Le maire de Carhaix, celui-là même qui défiait le pouvoir pendant la révolte des Bonnets Rouges contre l'écotaxe, à l'automne en Bretagne, remercie le travail effectué par le gouvernement dans ce dossier. Sur la zone d'activité de Synutra, sous compétence de la communauté de communes Poher Communauté dont le président est également Christian Troadec, des développements futurs sont déjà prévus. « Il y a 16 ha pour Synutra et une réserve de 70 ha supplémentaires sur site », explique-t-il. Il ajoute que Poher Communauté est en contacts avancés avec d'autres investisseurs « chinois et indiens dans des activités connexes à l'industrie laitière ».