La majorité des filières agricoles françaises préférerait un « soft Brexit », c’est-à-dire un maintien du libre-échange avec le Royaume-Uni après son départ de l’UE, plutôt qu’un « hard Brexit », un retour de tarifs douaniers élevés entre les deux rives de la Manche. Mais souvent sans grand enthousiasme. Bon nombre d’entre elles, souvent les plus protégées, partagent une même crainte en cas de « soft Brexit » : voire, dans quelques années, le Royaume-Uni signer des accords de libre-échange avec ses partenaires historiques (États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande…), qui sont aussi de redoutables concurrents de la France. Une éventualité, qui pourrait entraîner des pertes de marché outre-Manche, un reflux de produits britanniques vers l’UE, voire la réexpédition vers l’UE de produits dédouanés issus de ses nouveaux partenaires commerciaux.
« Le maintien d’un minimum de libre-échange est réalisable ». C’est l’avis d’un éminent professeur de politiques agricoles du Trinity College (Irlande), Alan Matthews, qui s’exprimait le 10 janvier lors d’un colloque du Cepii (centre de recherche en économie) à Paris, sur l’avenir des relations commerciales entre l’UE et le Royaume-Uni à l’issue du Brexit et de la phase de transition qui s’ensuivra.
Et c’est ce chemin du libre-échange, celui du « soft Brexit » que semblent emprunter les négociations entre Londres et Bruxelles. Le négociateur en chef de l’UE, Michel Barnier, envisage de prendre l’accord de libre-échange avec le Canada (Ceta) comme modèle. Et Theresa May souhaiterait conclure « un accord considérablement plus ambitieux » que le Ceta. Cela tombe bien, car la majorité des filières agricoles interrogées par Agra Presse ne veut pas d’un « hard Brexit », c’est-à-dire de la mise en place de tarifs douaniers élevés aux frontières de l’UE – un scénario qui n’est cependant pas écarté tant que les négociations ne sont pas terminées.
Mais même « soft », le Brexit soulève une vive inquiétude en France : celui le risque de voir « le Royaume-Uni passer des accords avec d’autres pays qui concurrenceraient l’Union européenne ». C’est ce que Maud Anjuère, responsable des questions internationales chez Coop de France, appelle un « risque de triangulation ». Et celui-ci est redouté par la majorité des filières interrogées par Agra Presse, souvent les plus protégées par les droits de douane actuels. Parce que ces accords pourraient entraîner des pertes de marché outre-Manche, un reflux de produits britanniques vers l’UE, voire des réexpéditions de produits dédouanés issus de ses nouveaux partenaires commerciaux
Sucre : la crainte d’un « swap » en Grande-Bretagne
Dans la filière sucrière française, le Brexit est pris très au sérieux car, en cumulant les exportations de sucre et d’éthanol, le marché britannique consomme près de 10 % des surfaces betteravières françaises. En effet, la Grande-Bretagne importe 300 00 tonnes de sucre français et 2,5 à 3 Mhl d’éthanol. « C’est notre premier client », souligne Timothé Masson, économiste à la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB). En règle normale, l’UE a instauré des droits de douane très élevés pour le sucre en provenance des pays tiers (100 % de la valeur du sucre) qui protègent le marché européen.
La CGB se dit plutôt favorable à un « soft Brexit » car les flux actuels seraient ainsi protégés, mais la CGB redoute que le Royaume-Uni ne profite de son autonomie douanière retrouvée pour passer ensuite des accords de libre-échange avec des pays grands producteurs et exportateurs de sucre : « Nous voulons une garantie que la Grande-Bretagne s’engage à ne pas négocier des accords de libre-échange avec l’Inde ou l’Australie pour importer massivement du sucre roux qu’elle raffinerait et consommerait sur son marché intérieur, et dans le même temps elle exporterait son sucre de betterave à droit nul sur le marché européen dans le cadre de l’accord de libre-échange, en toute légalité. C’est ce qu’on appelle le Swap ».
Viandes blanches : « Le Brexit est un piège »
Mêmes inquiétudes en viande porcine ! « Le Brexit est un piège », confie le directeur de l’interprofession porcine (Inaporc), Didier Delzescaux. Certes, explique-t-il, « il faut se dépêcher d’avoir un accord de libre-échange sans droit de douane pour que tous les pays européens continuent d’exporter le million de tonnes qu’ils exportent actuellement ». Mais, prévient le directeur, « dans cinq ans, quand ils auront signé un accord de libre-échange avec les États-Unis et le Canada, qui nous dit qu’ils ne pourraient pas devenir leur cheval de Troie ? » Le ministère de l’Économie a récemment interrogé, à ce sujet, l’interprofession, qui avoue avoir hésité avant de défendre une « position plutôt souple mais avec des garde-fous ». Inaporc veut des garanties sur la provenance réelle des produits qui seront expédiés à moyen terme depuis la Grande-Bretagne.
La filière porcine ne veut cependant pas envisager le scénario du « hard Brexit », qui obligerait l’Europe à trouver de nouveaux débouchés : « La Russie, c’était 750 000 tonnes, et plutôt des abats et du gras, analyse Didier Delzescaux. Avec le Royaume-Uni, on parle de 1 Mt dont 47 % de viande et 47 % de charcuterie ». Chez les industriels de l’abattage de Culture viande, on plaide également pour la stabilité : « La solution serait un accord de partenariat pour assurer une augmentation progressive des droits de douane sur une dizaine d’années", explique son directeur délégué, Paul Rouche.
Même ambiance dans les filières volailles de chair, où les deux perspectives du « hard » et « soft Brexit » laissent présager les mêmes horizons de pertes de parts de marché outre-Manche. « L’une ou l’autre serait une très mauvaise nouvelle », explique Yann Brice, délégué général des interprofessions volaille de chair.
Viande ovine : des importations nécessaires à la consommation
La viande ovine est, selon Alan Matthews, l’illustration du risque de « triangulation » : « Que se passera-t-il si la Grande-Bretagne signe un accord avec la Nouvelle-Zélande, si les importations de moutons néo-zélandais augmentent à destination de la Grande-Bretagne, et si par conséquent les exportations de moutons gallois augmentent vers l’Union européenne ? » En effet, pour Marie Carlier, chef de projet conjoncture ovine à l’Institut de l’élevage, « le Brexit va désorganiser les équilibres de flux. Et un déséquilibre n’est jamais bon ». Mais pour elle, il reste difficile d’évaluer l’impact d’un Brexit « dur » ou « doux » car les « effets négatif peuvent s’annuler ».
De plus, la filière ovine est prise dans un phénomène particulier : les importations de viande d’agneau lui permettent de maintenir son niveau de consommation. « En 2001, une épidémie de fièvre aphteuse au Royaume-Uni a fait diminuer les importations, et la consommation française ne s’en est jamais remise », cite en exemple Marie Carlier. « Si demain, la France ferme ses frontières, la consommation française de viande ovine sera divisée par deux », estime-t-elle. En 2016, la consommation de viande ovine était répartie à 47 % en viande d’origine française, à 24 % en viande d’origine anglaise et à 10 % en viande de Nouvelle-Zélande. La viande ovine française reste plus chère que les viandes des pays anglophones.
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Avec un Brexit dur, la viande anglaise arriverait à des coûts plus élevés sur le marché français du fait des droits de douane supérieurs. « Le Royaume-Uni n’a aucun intérêt à cela. Ce serait même plutôt la catastrophe pour eux », soulignait Marie Carlier. Si le mouton et l’agneau anglais reculent sur le marché français, qui prendra sa place ? Pas forcément la Nouvelle-Zélande du fait de sa stratégie, mais peut-être plutôt l’Irlande, relève Marie Carlier. Elle alerte également sur la renégociation des accords de libre-échange avec l’Océanie qui débute. Les contingents accordés auront leur rôle à jouer dans les flux de viande ovine en Europe, dans le cadre d’un Brexit, toujours en cours de négociation.
Viande bovine : « Il vaut mieux qu’il n’y ait pas de droit de douane »
La filière viande bovine française s’accorde pour dire qu’une version douce du Brexit est préférable. « Il vaut mieux qu’il n’y ait pas de droits de douane », affirme Dominique Langlois, président d’Interbev (interprofession bétail et viandes). « Si des droits de douane sont imposés, les exportations irlandaises de viande bovine vers le Royaume-Uni seront perturbées, explique Philippe Chotteau, chef du département économie de l’Institut de l’élevage (Idele). L’Irlande pourrait reporter des volumes sur le continent. » Ce report pourrait affecter le marché français. Il conclut : « Il vaut mieux un soft Brexit qu’un hard Brexit. » À l’inverse, si des droits de douane sont imposés, les exportations britanniques seraient perturbées, ce qui, de prime abord, paraît positif pour les produits français.
In fine, une étude du Cepii parue en novembre prévoit que le secteur français de la viande bovine gagnerait en chiffre d’affaires (+2 %) d’un renforcement des barrières douanières entre les deux rives de la Manche (« hard Brexit ») à horizon 2030. Les auteurs de l’étude affirment que cela permettrait à la France de prendre le relais sur les exportations de viande bovine en provenance du Royaume-Uni à destination de l’Union européenne. Mais « la majorité de la viande provenant de Grande-Bretagne ne vient pas de Grande-Bretagne, mais d’Irlande ! », nuance Paul Rouch chez Culture viande. Les auteurs précisent que la question des réexpéditions de produits irlandais via la Grande-Bretagne est bien prise en compte dans leur étude, qui cependant met de côté les questions de qualité des produits et des effets de la future Pac. « Il y a une incertitude autour du chiffre », admet Jean Fouré, l’un des auteurs.
Mais si elle est « préférée » au « hard Brexit », l’hypothèse du « soft Brexit » n’est pas sans inquiéter la filière. Dominique Langlois évoque la crainte que le Royaume-Uni ne devienne « un cheval de Troie » si celui-ci passe des accords commerciaux bilatéraux. Il prend l’exemple des États-Unis. « Comment garantir que le Royaume-Uni ne réexporte pas vers l’Union européenne ? Il faut que ce soit plus clair. »
Vin et spiritueux : le secteur veut un environnement commercial stable
La filière du vin et des spiritueux est fortement concernée par les échanges avec le Royaume-Uni, donc par la façon dont le Brexit s’appliquera. « Le Royaume-Uni est notre deuxième pays importateur en valeur. Il est clair que nous suivons le dossier de près », indique Nicolas Ozanam, délégué général de la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS). La France a en effet exporté outre-Manche pour 1,33 Mrd € de vins et spiritueux en 2016 alors qu’elle n’a importé que pour 670 millions d’euros (M€) de spiritueux, essentiellement du scotch whisky, soit environ la moitié de ce qu’elle exporte. Les exportateurs français aspirent avant tout à la stabilité : « Ce que nous souhaitons, c’est de conserver un environnement commercial le plus identique possible à celui d’aujourd’hui. Le cadre juridique va forcément évoluer mais cela doit se faire de la manière la plus lisse possible, sans perturber les courants commerciaux entre nos deux pays », a résumé le délégué général de la FEVS.
Attitude confirmée par Bernard Farges, président de la Cnaoc, la Confédération des AOC viticoles : « Évidemment, nous sommes inquiets. Mais les hypothèses sont tellement nombreuses que selon la clé d’entrée de ces hypothèses, les points d’atterrissage ne peuvent être que des supputations. Même les diplomates comme un ancien ambassadeur de France aux États-Unis ne se risquent pas en conjectures ». Sa conclusion rappelle que le problème du Brexit est déjà, avant toute chose, l’incertitude : « Nous sommes surtout dans une phase d’incertitude, et ce climat n’est pas favorable à la confiance ».
La filière sucre espère que l’OMC va accepter le fait de séparer les contingents au prorata des importations de chacun
« Dans cinq ans, qui nous dit qu’ils ne pourraient pas devenir leur cheval de Troie ? »
« Conserver un environnement commercial le plus identique possible »
Tabac : « l’impact sera limité », malgré Imperial Tobacco
« Le Brexit aurait très peu d’impact », assure François Vedel, directeur de la fédération des planteurs de tabac. D’abord parce que la France exporte peu outre-Manche ; l’une des variétés cultivées en France, le Burley, n’est pas utilisée dans le mélange dit « anglais », consommé outre-Manche. Certes, la firme britannique Imperial Brands (ex-Imperial Tobacco), qui avait racheté l’entreprise française Seita, est l’un des acheteurs historiques de la France, mais elle a largement diminué ses achats de la variété Virginie en France, puis l’année dernière de tabac Burley, précise François Vedel. De plus, les achats d’Imperial Brands sont « essentiellement destinés aux marchés européens et par l’intermédiaire d’usines situées dans toute l’Europe », détaille-t-il. « Son service achats est situé en Allemagne, les usines en Allemagne ou en Pologne – ils ferment des usines en Grande-Bretagne », ajoute-t-il. « L’impact sera donc limité ». Depuis l’arrêt des aides communautaires, la filière tabacole française, située dans l’Est et le Sud-Ouest, se concentre sur des marchés de niche, haut de gamme, comme le tabac à narguilé à destination des pays du Moyen-Orient. Mais elle peine à recruter des agriculteurs, notamment à cause de l’image du produit, perçu comme déclinant en France. « Pourtant le marché français n’est pas stratégique en France, nous travaillons avec l’Europe et l’international ».