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Réactions Le syndicalisme juge sévèrement le bilan de santé

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Consternation et incompréhension. Tel est l’état d’esprit du syndicalisme agricole qui présente un front uni dans la contestation de l’accord politique obtenu à Bruxelles sur le bilan de santé. Les mots sont durs : ce compromis est jugé « scandaleux, injuste et dangereux » par la Confédération paysanne. Le ton cinglant : la FNSEA dénonce le « double discours » des politiques et estime que « la France fait chou blanc ». Même constat pour… la Coordination rurale : « c’est un échec pour la France qui vient de faire à Bruxelles ce que le président Sarkozy avait dit qu’il ne faudrait plus jamais faire, à Rennes, en septembre 2007 ».

L’accord politique obtenu sur bilan de santé de la Pac le 20 novembre réussit l’exploit de faire l’unanimité contre lui dans le syndicalisme agricole français. À quelques nuances près, le syndicalisme majoritaire et minoritaire est d’accord pour condamner un « accord à bas prix », selon les termes de la FNSEA. Seule exception notable, la FNB (Fédération nationale bovine) qui « positive ». La fédération estime que le dispositif offert par le bilan de santé ouvre « des possibilités » pour assurer la « pérennité de l’élevage et de l’engraissement en France ». Un pavé dans la mare syndicale de la FNSEA, très critique à l’égard du bilan de santé qui a, de plus, du mal à maintenir la cohésion entre éleveurs et céréaliers. La possible réorientation des aides Pac a ouvert une brèche dans la grande maison. La FNB en rajoute dans son communiqué en évoquant « le soutien renforcé aux surfaces herbagères dans le premier pilier » contenu dans le compromis sur le bilan de santé.

Les leçons du passé

Globalement, le syndicalisme agricole fustige un accord qui n’a pas su tirer les leçons des récents bouleversements mondiaux. Le démantèlement accru de la régulation des marchés notamment en lait et céréales est unanimement condamné. « Dans un monde désormais avide d’organisation et appelant à l’intervention légitime de la puissance publique, les coopératives agricoles ne peuvent se satisfaire de ce triste compromis », écrit Coop de France dans un communiqué. « La crise financière est omniprésente, la crise de l’économie dite réelle devient prégnante et la crise alimentaire semble permanente », constate la FNSEA. Pourtant l’accord obtenu n’en tire pas les enseignements, condamne le syndicalisme majoritaire. Ce bilan de santé « amplifie la réforme de 2003 et détricote méthodiquement tous les outils de gestion », résument les chambres d’agriculture.

Double langage

La FNSEA hausse le ton et fustige « le double langage d’hommes politiques qui en France et en Europe n’ont qu’un mot à la bouche régulation et détruisent cependant la seule politique régulée : la Pac ». Pour Luc Guyau, président de l’APCA, dans ce compromis, « l’orientation initiale » de la Commission européenne de libéraliser le système actuel a été « consacrée, pour fallacieuse qu’elle soit ! ». Le Modef évoque « le sprint libéral » du marathon Bruxellois qui aboutit à laisser « le seul marché faire loi ». « Les gouvernements européens choisissent d’accentuer la dérégulation des marchés et donc l’instabilité des prix et des revenus agricoles pour les paysans », renchérit la Confédération paysanne. « La maison brûle et les ministres européens mettent de l’huile sur le feu », souligne-t-elle.

En ligne de mire du syndicalisme ; les prix minimums garantis « remisés au rang des outils désuets », le principe de la jachère « supprimé », les quotas laitiers « vidés de leur substance par une augmentation des volumes qui pèsera lourdement sur un marché d’ores et déjà excédentaire ». En résumé, c’est l’incompréhension qui domine. « C’est un échec pour la France qui vient de faire à Bruxelles ce que le président Sarkozy avait dit qu’il ne faudrait plus jamais faire, à Rennes, lors de son discours au Space en septembre 2007 », commente la CR.

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Un compromis « dangereux »

Non seulement cet accord ne va pas dans la bonne direction mais en plus, selon les syndicats, il fait courir des « risques » aux agriculteurs et à l’agriculture française. Ce compromis est qualifié par la Confédération paysanne de « dangereux ». Pour la Coordination rurale, « la situation déplorable (des agriculteurs : ndlr) qui a conduit Michel Barnier à prendre des mesures d’urgence va donc encore empirer » Le credo de la Commission européenne, « le marché, rien que le marché, tout pour le marché », peut « avoir des conséquences graves pour les producteurs et les consommateurs » prévient la FNSEA. Cet accord, ajoute-t-elle, n’est en fait « qu’un grand saut dans la précarité, dans l’instabilité c’est-à-dire un grand saut dans l’inconnu ». De toutes les manières, les « orientations prises » sont « erronées et lourdes de conséquences pour l’avenir », analyse l’APCA. Les Jeunes agriculteurs dénoncent la « double peine » que vont subir les nouveaux installés « face au marché qui dictera sa loi ». À savoir : un risque de précarité accru assorti d’une augmentation de la taille des exploitations et de leur concentration. Ce qui est loin de favoriser l’installation de jeunes dans le métier.

Canevas européen

Face à ce sombre tableau, les chambres d’agriculture appellent les professionnels à être « responsables dans les choix nationaux ! ». Ce bilan de santé constitue une boîte à outils. Dans ce canevas européen, chaque État membre est libre d’utiliser les marges de manœuvre disponibles. Ainsi, le nouveau dispositif qui s’appliquera à partir de 2010 va permettre – si les États en font le choix – de procéder à des réorientations des aides du premier pilier de la Pac en faveur notamment de l’élevage extensif et des productions fragiles. « Ces ajustements apparaissent de nature à limiter les distorsions entre producteurs et à mieux justifier ces soutiens vis-à-vis de la société », notent positivement les chambres d’agriculture. « Mais ces possibilités de rééquilibrage s’accompagnent d’une érosion conséquente de ces aides, avec une baisse de 10% à l’horizon 2011. (…) Et cette baisse ne sera pas compensée par le renforcement prévu du deuxième pilier de la Pac », tempère l’APCA.

Avantage acquis

Pour la Coordination rurale, « l’Union européenne persiste dans l’erreur à propos du développement rural qui ne suffira pas à maintenir une agriculture européenne compétitive et de qualité ». Quant à l’augmentation de la modulation, certes de moindre ampleur que prévu initialement, « elle va gravement affecter le revenu des agriculteurs », selon la CR. Un taux de modulation que la Confédération paysanne juge à l’opposé trop faible. « Les avantages acquis sont ainsi bien protégés et le financement des nouveaux défis encore amoindri », condamne la Confédération paysanne.

Le compromis du 20 novembre sera surtout ce qu’en feront les États membres. « Emparons-nous de cette opportunité pour redonner du sens et sécuriser cette politique au-delà de 2013 », lance Luc Guyau. Encore faut-il du courage politique et… syndical. C’est à cette condition que la boîte à outil de la Pac ne se transformera pas en boîte de Pandore pour l’agriculture française.