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Focus Argentine Le traditionnel élevage allaitant argentin recule, le soja progresse

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Les Argentins comptent parmi les plus gros mangeurs de viande bovine au monde et consomment 90% de leur production. Pourtant, l’élevage allaitant décline et le gouvernement ne semble pas prendre les mesures adaptées pour le soutenir.

La filière viande bovine argentine, bien qu’indissociable du paysage agricole et des habitudes alimentaires de la population, perd pied. Très consommé par toutes les couches sociales de la population (90% de la production nationale est autoconsommée), « le bœuf, c’est la base de la ration alimentaire des Argentins », explique Philippe Chotteau, responsable du département économie des filières à l’Institut de l’élevage. Pourtant, la viande bovine subit les méfaits de l’augmentation des prix à la consommation. En 2012, la consommation annuelle est de 57 kilos par habitant, encore un des plus hauts niveaux dans le monde, mais elle est en fort recul par rapport aux 70 kilos consommés en 2010. La tendance est symptomatique d’une filière de bovins allaitants en crise. Les éleveurs sont aussi en train de décrocher. « Le stock de bétail tend à stagner autour de 50 millions de têtes pour une production de viande bovine peu vigoureuse, de l’ordre de 3,4 millions de tonnes en 2010 », explique Martine Guibert, maître de conférence à l’Ensat (Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse) dans son livre Dynamiques des espaces ruraux dans le monde publié en 2011. En quelques années, c’est près de 20% du cheptel qui a fondu. Entre sécheresse et opportunités à l’export vers l’Union européenne, les éleveurs ont fortement décapitalisé fin des années 2000. Les experts s’accordent pour dire que l’Argentine retrouvera difficilement le niveau d’avant cette période de forte décapitalisation. En outre, un mouvement plus profond touche l’élevage allaitant argentin comme dans d’autres régions du monde : la concurrence avec la culture du soja se fait pressante. Martine Guibert rappelle, en 2011, une tendance vieille de plus de dix ans : « Dans les années 1990, la culture du soja double et atteint actuellement 14 millions d’hectares, soit la moitié de la superficie agricole cultivée totale ».

Dérive politique

La situation dans laquelle se trouve l’élevage allaitant, les pouvoirs publics ne l’avaient pourtant pas cherchée. L’idée initiale est de protéger le marché intérieur, une stratégie plutôt qualifiée de « très protectionniste » par le ministère français de l’Economie et des Finances. Car l’idée est de produire dans le pays ce qui est consommé. Le gouvernement a mis en place des taxes à l’exportation ainsi que des quotas d’exportation. Ces mesures censées soutenir le marché intérieur ont plutôt incité les éleveurs à cultiver du soja, plus rémunérateur. Face aux éleveurs qui baissent les bras, les abattoirs sont dans une situation tout aussi délicate. La surcapacité atteindrait dans certaines régions 50%. C’est toute une filière qui se retrouve fragilisée. Plus récemment, cette politique a soulevé le monde rural lorsque les pouvoirs publics ont voulu encore augmenter les taxes à l’exportation. Ces taxes sont destinées en partie à des programmes sociaux pour les populations urbaines défavorisées ce qui accentue encore le mal-être de la population rurale qui se sent lésée par rapport à la population urbaine. Pour Martine Guibert, « l’Etat fédéral argentin n’a jamais véritablement pris la peine de définir une politique agricole globale ». Aussi, c’est tout un pan de l’élevage argentin qui décline.

Migration de l’élevage vers le nord

L’élevage allaitant se déplace des zones de plaines fertiles (Bueno Aires, La Pampa, Cordoba…) vers des zones de piémont dans le nord du pays (Salta, Santiago del Estero…). « La décapitalisation se fait surtout dans les zones fertiles et se maintient dans les zones de piémont montagneux », précise Philippe Chotteau. Dans les plaines, la concurrence est trop forte avec la progression de la surface cultivée en soja. « En région pampéenne, l’élevage bovin extensif perd face à l’avancée de l’agriculture : il persiste sur moins de superficies pâturées et débouche sur la multiplication des parcs d’engraissement (feed-lots) qui accueillent les animaux en fin d’embouche », décrit Martine Guibert. Ce n’est pas seulement le modèle d’élevage qui change. Si traditionnellement les races Angus et Hereford sont les plus utilisées, la remontée de l’élevage vers le nord du pays va supposer « l’adoption de races plus adaptées à des contrées plus chaudes et plus rudes ». Ce nouvel environnement est d’autant moins favorable à l’élevage que la logistique y devient un réel obstacle. Le nord du pays est plus enclavé que les grandes régions de plaines : acheminer l’alimentation du bétail et les animaux finis vers les zones urbaines et vers les zones portuaires devient un parcours du combattant.

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