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Vient de paraître Le travail ne fait plus le bonheur

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Curieux paradoxe : les Français estiment en grande majorité que le travail est une des grandes conditions du bonheur ; pourtant, lorsqu’ils travaillent effectivement, ils sont une majorité à déclarer que ce travail ne leur apporte aucun plaisir qu’ils ne pourraient trouver ailleurs. Telle est une des conclusions d’une vaste enquête sociologique sur le bonheur et le travail en France. Une enquête qui révèle à quel point la notion de travail a évolué ces deux dernières décennies. Le Français a gagné en autonomie et s’en félicite ; mais le revers de la médaille est une pression incroyablement plus forte aujourd’hui qu’hier. Ouvrage de sociologie, est aussi un très bon outil pour mieux connaître les Français, voire mieux les manager.

 D’abord les auteurs s’efforcent de démontrer ce qui ne semblait pas une évidence : contrairement à ce que certains prétendaient naguère, le travail n’est ni une valeur ni une espèce en voie de disparition. C’est bel et bien une réalité toujours aussi présente, tant dans les aspirations des Français que dans leur vie quotidienne. La preuve : demandez-leur ce qui fait le bonheur et, après la santé, le mot de travail arrive généralement en tête.

Les écarts entre ouvriers et cadres

Cependant, là, intervient un premier paradoxe : « Ce sont les catégories dont les conditions de travail sont les plus pénibles, les rémunérations les plus faibles et les risques de chômage les plus forts qui font (plus que d’autres) l’une des conditions essentielles du bonheur. » Ainsi, le mot travail est cité par 43% des ouvriers contre 27% des chefs d’entreprise, cadres et professions libérales. Autre paradoxe : pour 62% des personnes interrogées, le travail n’apporte aucun plaisir qu’ils ne pourraient se procurer ailleurs. Plus encore, la part de ceux qui déclarent trouver au travail les occasions de faire des choses qui leur plaisent, et qu’ils ne peuvent faire ailleurs, croît régulièrement et fortement à mesure que s’élève le niveau d’instruction.

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Les déçus et les satisfaits

En somme, ceux qui accordent une grande importance au travail sont plutôt déçus et ceux qui y accordent moins d’importance le sont moins. Les paradoxes se résolvent d’eux-mêmes : le degré de satisfaction ou de déception est directement lié à l’espoir que l’on place dans le travail comme condition du bonheur. Et cela est d’autant plus vrai que cette réalité a évolué dans les deux dernières décennies, soulignent les sociologues. Certes, les Français qu’ils interrogent décrivent le travail comme une activité qui leur donne bien plus d’autonomie qu’hier. S’ils s’en réjouissent, ils estiment que cette autonomie est plus que compensée par une pression, elle aussi accrue. Néanmoins, quelles sont les formes de plaisir constatées ? Hier, c’était le plaisir de «faire» quelque chose ; maintenant il s’agit du plaisir d’avoir des contacts, d’avoir une activité qui socialise. D’où la souffrance plus vive que jamais lorsque le travail fait défaut. Ce n’est pas seulement la rémunération ou l’occupation qui manquent, c’est l’impression d’exclusion qui en résulte.

Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France, de Christian Baudelot et Michel Gollac, avec Céline Bessière, Isabelle Coutant, Olivier Godechot, Delphine Serre, Frédéric Viguier, Fayard, 348p., 20 euros.