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Biocarburants Le vrai lancement du marché

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Tandis que Bruxelles réformait le marché du sucre, Paris donnait le véritable coup d’envoi aux biocarburants. Dans les deux cas, c’est l’avenir d’une grande partie des agriculteurs qui est concerné. Après la rencontre des producteurs, transformateurs et distributeurs le 21 novembre, sous l’égide de Dominique Bussereau et de son collègue de l’Industrie François Loos, les conditions sont réunies pour que le marché des biocarburants démarre vraiment. Cette rencontre a montré une volonté du gouvernement de faire sauter de nombreux verrous pour véritablement lancer le marché des biocarburants. Des verrous qui empêchent le décollage du marché de l’éthanol en mélange direct dans les essences et de produire du biodiesel avec de nouvelles sources de matières premières.

Cette table ronde du 21 novembre a réuni le gouvernement, les professionnels du monde agricole, ceux des secteurs pétroliers, des distributeurs, des constructeurs et équipementiers automobiles et du machinisme agricole. Le communiqué commun des ministères de l’Agriculture et de l’Industrie qui fait suite à la table ronde mentionne 15 engagements pris par les participants. Deux grands pas en avant sont à noter : le projet des distributeurs-importateurs indépendants (UIP) et de Leclerc, de distribuer 300 000 tonnes d’essence éthanolée à 5% dans la région de Rouen en 2006, et l’engagement de l’industrie pétrolière française à fournir aux distributeurs les essences compatibles avec l’éthanol.

Comment Leclerc a contourné le blocage des pétroliers

Le projet mené sous la houlette de Leclerc, à travers la Siplec, sa centrale d’achat de carburants, était en préparation depuis plusieurs mois. L’enseigne Voir AGRA-Presse n° 3 024 du 03/10/05, pages 40 et 41. a testé de janvier à juillet 2005 la distribution d’essence éthanolée à Strasbourg, avec des essences à basse volatilité, amenées d’Autriche par barges fluviales, puisqu’il était impossible de se procurer en France ces essences compatibles avec l’éthanol. La Siplec a voulu étendre la distribution d’essence éthanolée à 5% à plus vaste échelle. Avec l’éventualité de s’approvisionner en essences à basse volatilité sur le marché de Rotterdam en cas d’impossibilité d’en trouver auprès des pétroliers français.

L’annonce du projet de Rouen, à trois jours de la rencontre producteurs-transformateurs-distributeurs, prévue pour le lundi 7 novembre, a provoqué la colère des pétroliers et a contribué à l’ajournement de la réunion, qui s’est tenue finalement le 21.

Les pétroliers avaient un projet

L’Union française des industries pétrolières (Ufip), qui rassemble les pétroliers implantés en France, avait elle-même son projet d’expérimentation de distribution d’éthanol directement mélangé à l’essence Voir AGRA-Valor, numéro d’octobre, pages 10 et 11.. Mais aux dires des éthanoliers et des professionnels proches des producteurs agricoles, le projet d’expérimentations de l’Ufip était lourd, long à réaliser et coûteux, par rapport à celui de Leclerc. À force d’avoir trop tergiversé sur l’éthanol en direct, qui n’est pas sa tasse de thé, l’industrie pétrolière a fini par se faire contourner. Cette industrie, qui préfère la filière de l’ETBE (éthyl-tertio-butyl-éther), s’est néanmoins engagée à fournir les essences compatibles avec l’adjonction d’éthanol : « L’industrie pétrolière s’engage à définir des bases essences permettant l’incorporation d’éthanol en direct à hauteur de 5% et à en favoriser les conditions de marché et la disponibilité », indique l’Ufip dans un communiqué faisant suite à la table ronde du 21 novembre.

Un coup de neuf dans la règlementation européenne

Outre ces deux pas en avant, on notera d’autres avancées.

Le gouvernement affiche une volonté de faire avancer un certain nombre de dossiers. À commencer par le relookage d’une réglementation européenne vieillotte sur les carburants, Auto-Oil II, qui impose un plafond de 5% de biocarburant aussi bien dans les essences que dans le gazole, ce qui est contradictoire avec la directive européenne plus récente qui promeut les biocarburants. Le taux de 5,75% fixé par celle-ci est déjà en contradiction avec Auto-Oil II, qui définit les spécifications des carburants. Il l’est encore plus quand on sait qu’Auto-Oil définit ses plafonds en volumes et la directive en contenu énergétique, qui accroît l’écart : les 5,75% correspondront, avant 2010, à un taux de 8,6% en volume, donc bien au-delà du plafond d’Auto-Oil II.

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Le taux d’incorporation banalisé du biodiesel dans le gazole en France pourra passer à 10 % en volume dès la fin 2006 sachant que les pouvoirs publics ont saisi le CEN (Comité européen de normalisation) pour que ce taux soit étendu au niveau européen.

De nouveaux biocarburants

Tous les participants à la table ronde se sont accordés sur l’objectif de développer de nouveaux biocarburants. Le gouvernement ouvrira ses agréments de production défiscalisée au biodiesel fabriqué à partir de graisse animale (EMHA) et d’autres sources de biomasse selon des techniques futuristes. Par exemple, celle du BTL (Biomass to liquid), qui consiste à gazéifier du bois ou de la paille, puis à condenser le gaz en liquide pour en faire du gazole de synthèse. La graisse animale permettrait de produire quelque 150 000 tonnes d’EMHA (ester méthylique d’huiles animales). Par ailleurs, le gouvernement ouvrira aussi des agréments à l’EEHV (ester éthylique d’huiles végétales), dans lequel l’éthanol remplacera le méthanol, produit fossile, comme catalyseur dans la réaction qui transforme l’huile en ester. L’EEHV pourra ainsi élargir de 200 000 tonnes le débouché de l’éthanol. Une avancée importante est le soutien à la filière de voitures Flexifuel, capables de rouler aussi bien avec de l’essence que de l’éthanol avec un taux allant jusqu’à 85%. Le gouvernement a souligné « son intérêt pour cette voie ». Des mesures fiscales seraient envisagées dès la loi de finances 2006.

Les réactions : « d’indéniables points positifs »

Les réactions suite à cette table ronde saluent toutes « d’indéniables points positifs », comme le résume le député de la Somme Stéphane Demilly. Cette table-ronde « confirme la volonté désormais irréversible du gouvernement de développer les biocarburants », note-t-il.

Les organisations de producteurs concernés par la filière alcool (Confédération générale des planteurs de betteraves – CGB –, Association générale des producteurs de blé – AGPB – et Association générale des producteurs de maïs, AGPM) ont « salué, dans un communiqué, le lancement de l’incorporation directe de bioéthanol dans les essences. » Ils notent surtout les efforts d’adaptation de la réglementation nationale, l’expérience d’incorporation en direct d’éthanol dans 300 000 tonnes d’essence et le soutien annoncé de l’E85 et des véhicules Flexifuel (pouvant rouler à l’essence normale ou éthanolée). « C’est le point de départ de la construction d’une filière pour laquelle les agriculteurs ont un rôle déterminant à jouer », remarque Alain Jeanroy, coordonnateur du dossier bioéthanol pour les organisations agricoles (CGB, AGPB, AGPM) : « L’éthanol devient une filière reconnue ». Selon lui, avec ce qui a été décidé à cette réunion, « on va pouvoir réaliser en 2006 le doublement du marché du bioéthanol qui avait été envisagé pour 2005 ».

Les pétroliers prennent acte

La filière des huiles et protéines végétales quant à elle « se félicite des décisions prises lors de cette table ronde, qui avait pour objet de réussir l’objectif d’incorporation dans les carburants fossiles de 5,75 % de biocarburants en 2008, 7 % en 2010 et 10% en 2015 ». Elle note avec satisfaction que le taux d’incorporation banalisé du biodiesel dans le gazole en France pourra passer à 10 % en volume dès la fin 2006. Les producteurs d’oléagineux saluent d’une manière générale « l’engagement du gouvernement dans le domaine des biocarburants et notamment du biodiesel dans la mesure où celui-ci offrira des débouchés conséquents, pérennes et rémunérateurs pour les producteurs de cultures oléagineuses ».

L’Ufip quant à elle « souscrit à l’objectif du gouvernement d’accélérer leur développement (aux biocarburants) en France ». Jean-Louis Schilansky, délégué général de l’Ufip, comme Jacques Blondy, directeur du développement agricole chez Total, ont insisté sur la nécessité pour les biocarburants d’être compétitifs.