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crise agricole L'élevage européen se mobilise

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Face à la détresse des éleveurs dans de nombreux pays européens, la Commission européenne ne veut rien promettre pour l'instant. Les prises de position des Etats membres se multiplient à l'approche du sommet agricole extraordinaire du 7 septembre, après un été émaillé par de nombreux mouvements d'éleveurs dans toute l'Europe occidentale. Si la situation, notamment dans la filière porcine, est particulièrement exacerbée en France, c'est l'ensemble de l'élevage européen qui souffre. Et la politique agricole, elle, est de toute façon communautaire.

Les agriculteurs européens peuvent-ils attendre un soutien de Bruxelles, alors que les filières laitière et porcine sont en grande difficulté dans certains Etats membres ? Si la crise de l'élevage a été particulièrement violente en France cet été, avec des nombreuses actions d'éleveurs, nos voisins européens ont vu, eux aussi, leurs agriculteurs se mobiliser. Des manifestations sont d'ores et déjà prévues en marge du conseil agricole extraordinaire du 7 septembre après une importante mobilisation à Munich le 1er septembre et une action prévue à Paris le 3 septembre. Et si certains pays, en Europe de l'Est, par exemple, n'ont pas connu de tels mouvements, ce n'est pas parce que les éleveurs laitiers ou porcins s'y portent mieux, mais plutôt par manque d'organisation collective.

À l'approche du 7 septembre, les gouvernements avancent leurs pions à Bruxelles pour réclamer des mesures d'urgence. Reçus par Phil Hogan, le commissaire à l'agriculture, le 26 août, les gouvernements lituaniens et lettons ont demandé une enveloppe de respectivement 32 et 50 millions d'euros pour leur secteur laitier national. Le 28 août, c'est la ministre de l'Agriculture espagnole qui présentait les mesures préconisées par l'Espagne, la France, l'Italie et le Portugal. Ces quatre pays réclament un relèvement du prix d'intervention à partir duquel les Etats peuvent retirer du marché du lait écrémé en poudre pour soutenir les cours, une autorisation de stoc-kage pour le fromage et souhaitent augmenter de 50% le montant des avances sur les aides aux producteurs pour 2016, qui pourront être versées à partir de la mi-octobre.

La présidence luxembourgeoise de l'UE propose pour sa part une première série de mesures qui pourraient être prises lors du Conseil agricole exceptionnel du 7 septembre à Bruxelles. Pour le lait, elle préconise, dans une note du 31 août, le relèvement temporaire du prix d'intervention et l'utilisation au moins en partie pour ce secteur du super-prélèvement 2014/15. La présidence suggère par ailleurs d'anticiper à l'automne le versement des paiements directs aux agriculteurs, d'envisager l'extension des mesures de filet de sécurité pour les les produits laitiers (aide au stockage privé) et les fruits et légumes au-delà du 29 février et du 30 juin respectivement et de renforcer la promotion des exportations, pour le porc notamment.

LA PRUDENCE DE PHIL HOGAN

Certaines de ces demandes sont dans l'air du temps depuis plusieurs mois déjà. Mais Phil Hogan s'est montré très prudent lors d'une conférence de presse donnée le 26 août. Selon la FNPL, la prise de position de la présidence de l'UE ne l'a pas fait changer d'avis. À ce stade, la Commission a seulement convenu de prolonger jusqu'à fin septembre 2016 l'intervention automatique et jusqu'à fin février 2016 l'aide au stockage privé pour les produits laitiers, mesures qui devaient venir à échéance fin septembre 2015. Questionné par la presse sur une éventuelle augmentation du prix d'intervention dans ce secteur, Phil Hogan a déclaré « ne rien exclure ». « Mais je serai très réticent à passer de nouveaux accords qui nuiraient à l'orientation de la Pac vers le marché. Placer des produits à l'intervention, cela peut nuire à la recherche de nouveaux débouchés », a-t-il expliqué, soulignant aussi que les quotas laitiers « sont morts et bien morts ». Pour la viande porcine, dossier particulièrement sensible en France, Phil Hogan a rappelé que le régime d'aide au stockage privé mis en œuvre au printemps dernier n'avait pas vraiment permis « d'adapter les prix ». « D'autres mesures » sont-elles possibles ?, s'est-il seulement demandé.

Au-delà des difficultés des éleveurs français, c'est toute l'Europe de l'élevage qui est actuellement en crise. Chaque pays a, bien sûr, ses spécificités, et la crise profonde que traverse la filière porcine française ne saurait se résumer à l'embargo russe. Mais une lecture européenne de la crise semble utile, compte tenu des mouvements qui ont éclos dans plusieurs pays cet été, d'autant que la politique agricole, même française, marche à la cadence bruxelloise.

QUELS SONT LES ETATS LES PLUS TOUCHÉS ?

Selon Phil Hogan, ce sont « surtout » les États baltes et certains pays membres d'Europe centrale et orientale qui connaissent la situation la plus problématique car ils sont les plus touchés par l'embargo russe, qui a été prorogé jusqu'au 5 août 2016, et enregistrent un prix du lait inférieur aux coûts de production. Dans le porc aussi, ces pays étaient exposés au marché russe. « Avec la peste porcine africaine, des pays comme les Etats baltes et la Pologne ont perdu de nombreux marchés hors Union Européenne. Ils étaient par ailleurs plus dépendants de la Russie que d'autres pays, relève Jan Peter Van Ferneij, ingénieur d'études à l'Ifip (Institut du porc). La situation y est à coup sûr extrêmement difficile. »

Faute de structures collectives, la mobilisation dans ces pays est difficile. En Europe de l'Ouest en revanche, les agriculteurs ont mis la pression sur la distribution et les pouvoirs publics dans plusieurs Etats au cours de l'été.

LE FRONT COMMUN DES ALLEMANDS ET DES IRLANDAIS DANS LE LAIT

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Le 24 juillet, à l'occasion d'une rencontre à Berlin, les patrons des fédérations d'agriculteurs allemands et irlandais ont réclamé ensemble, un soutien financier de Bruxelles pour leurs producteurs laitiers, alors que des manifestations étaient organisées dans le nord de l'Allemagne contre les prix du lait trop bas. Fin août, c'est le sud de l'Allemagne qui était le théâtre de la mobilisation. Près de 500 tracteurs et 3 000 producteurs laitiers allemands ont ainsi manifesté le 1er septembre à Munich (sud), soit deux jours avant la manifestation prévue dans Paris par la FNSEA. Organisée par la fédération de producteurs allemande (BDM), cette manifestation a réuni des producteurs partis le 24 août en tracteur de toute l'Allemagne. Le syndicat, regroupant surtout des exploitations de petite taille, dénonce « l'inaction et l'attitude de déni » du gouvernement allemand. « Les producteurs doivent supporter tout ce que le marché libre leur fait subir, nous ne pouvons pas l'accepter », estime Romuald Schaber, président du BDM, dans un communiqué du jour même. « Il est inacceptable que nos agriculteurs endossent les conséquences économiques d'une crise politique entre la Russie, l'Ukraine, l'Union européenne et les Etats-Unis », avaient écrit dans un communiqué Joachim Rukwied et Eddie Downey, respectivement patron de la fédération allemande DBV (Deutscher Bauernverband) et irlandaise IFA (Irish Farmer's Association), à l'issue de leur rencontre le 24 juillet. Ils demandent que Bruxelles débloque des « moyens financiers », notamment pour faire face aux « difficultés de trésorerie » rencontrées par nombre d'éleveurs, et dénoncent les pénalités de dépassement de quotas que doivent payer leurs deux pays pour 2014/2015 (75 millions d'euros pour l'Irlande, 300 millions d'euros pour l'Allemagne), alors que le régime de quotas n'existe plus.

ROYAUME-UNI : LES PRODUCTEURS DE LAIT ARRACHENT UNE HAUSSE DES PRIX

Après des actions dans des supermarchés et l'annonce d'Asda, le 13 août, d'augmenter le prix d'achat du lait à 28 pences par litre, les producteurs de lait britanniques ont obtenu, le 14 août, un engagement identique de la part de plusieurs autres enseignes. Aldi et Lidl sont ainsi engagée s à payer un prix minimum de 28 pences par litre dès le 17 août tandis que Morrisons devait remonter à 26 pences avant la fin du mois. Selon le département de l'environne-ment, de l'alimentation et des affaires rurales, le prix moyen payé aux producteurs de lait était alors de 23,66 pences par litre en juin, en baisse de 25 % sur un an. Mais même à 28 pences, le prix du lait resterait sous les coûts de production, qui s'élèvent à 30 pences par litre. Le syndicat National Farmers Union (NFU) estime que les producteurs de lait font face à un « état d'urgence » et a appelé à ce que ces hausses soient effectivement payées aux agriculteurs. Ces derniers réclamaient par ailleurs, par la voix de Far-mers For Action, que les discussions soient étendues au fromage et aux yaourts. Tesco et Sainsbury's, les deux principales enseignes, qui rémunèrent déjà le lait en tenant compte des prix de production, n'étaient au départ pas ciblés par les éleveurs (Tesco se voyant reprocher ses approvisionnements à l'étranger, voir article suivant). Le gouvernement s'est saisi de la crise laitière. Elizabeth Truss, secrétaire d'État à l'Environnement, à l'Alimentation et aux Affaires rurales, a annoncé la création d'un groupe de travail pour étudier une refonte des contrats et expliqué qu'elle plaiderait, au conseil européen du 7 septembre, pour la création d'un système assurantiel pour atténuer les effets de la volatilité.

Si la NFU ne s'est pas vraiment engagée sur la faisabilité d'une telle mesure, elle s'est félicitée de ce que le gouvernement reconnaisse la situation de crise de la filière laitière.

BELGIQUE : LES PRODUCTEURS DE LAIT ET DE PORCS MOBILISÉS

En Belgique également, les producteurs se sont mobilisés, via des actions parfois spectaculaires, notamment les 18 et 19 août, avec un barrage filtrant sur une autoroute. Ils protestent contre des prix trop bas pour le lait et la viande. Les réunions de concertation n'ont pas mis fin au mouvement, qui est toutefois resté plus contenu qu'en France. En juillet, des avancées lors des réunions de concertation des filières ont été annoncées. Selon plusieurs syndicats (Fédération unie de groupements d'éleveurs et d'agriculteurs et Milcherzeuger Interessengemeinschaft notamment), les partenaires se sont mis d'accord pour un soutien temporaire aux prix des secteurs laitier et porcin, avec le feu vert de l'Autorité belge de la concurrence, et à moyen terme, pour un mécanisme de stabilisation auquel tous les maillons de la chaîne participeraient. Une proposition précise devait être élaborée pour la fin du mois d'août, qui s'appuierait notamment sur les préconisations d'European Milk Board dans le lait.

Aux Pays-Bas, les producteurs de porc se sont tournés vers Vion pour réclamer une hausse des prix. Mais le géant néerlandais, lui-même dans une situation tendue, n'a pas accédé à leur demande. Sollicité à son tour, le gouvernement a déclaré, le 26 août, qu'il n'y avait pas d'aides rapides à attendre. L'agence Bloomberg a choisi un producteur de porc dans ce pays pour illustrer son article sur la crise agricole européenne du 17 juillet, ce qui laisse à penser que là aussi, la situation est difficile.

Si Phil Hogan a pour l'heure joué la carte de la prudence dans sa communication, préférant parler de « défis à court terme » que de « crise », les éleveurs, eux, ont déjà décidé ce qu'ils feraient le 7 septembre. Une « grande manifestation de 2 000 agriculteurs » se tiendra ce jour-là à Bruxelles sous l'égide des organisations et coopératives du secteur (Copa-Cogeca), l'European Milk Board (EMB) ayant lui aussi lancé un appel à ses membres. En France, 3 000 tracteurs doivent mani-fester à Paris ce jeudi 3 septembre.

Les deux premiers articles de cet événement ont été rédigés à partir d'informations collectées dans de nombreuses sources de presse, notamment des articles du Guardian (14, 17, 20 août), de la Libre Belgique (18 et 19 août), de Dairy Reporter (12 août), de Bloomberg (17 juillet), d'Agra Presse (31 août) et l'Agrafil du 2 septembre, de dépêches AFP et de communiqués de presse.