Le Crédit Agricole vient de publier son septième Observatoire financier des entreprises du secteur agroalimentaire. Cette étude très détaillée, issue de l’analyse des bilans 2015, dresse un tableau des principales tendances par secteurs sur les grands agrégats que sont l’activité, les marges, la rentabilité, l’endettement et la capacité à investir. Le redressement de la rentabilité moyenne des IAA et l’amorce d’une reprise de l’investissement sont parmi les principaux points notables observés en 2015, alors que les perspectives 2016/2017 demeurent difficiles pour certaines filières, notamment en grain et en viande bovine. Les entreprises qui s'en sortent le mieux sont les très grosses et les petites positionnées sur des niches ou des produits terroirs.
Le septième Observatoire financier des entreprises du secteur agroalimentaire publié par le Crédit Agricole est instructif à plusieurs points. L’analyse des tendances du secteur des IAA sur la base des bilans 2015 met notamment en évidence l’importance de l’impact du prix des matières premières sur le chiffre d’affaires. « Dans un contexte de prix agricoles à la baisse et de morosité du marché français, le chiffre d’affaires des IAA se stabilise en 2015 : + 0,1 % », note ainsi le Crédit Agricole. En regardant « filière par filière, les évolutions des chiffres d’affaires sont le parfait reflet de l’évolution du prix des matières premières », souligne Philippe Chapuis, directeur de l'agroalimentaire chez Crédit Agricole S.A. Le cas est particulièrement vrai dans la filière grain, dont le chiffre d’affaires a baissé de 1,9 % en 2015.
« Alors qu’il y a une vingtaine d’années le blé tendre voyait son prix varier de l’équivalent de quelques euros par an, les prix peuvent aujourd’hui être divisés par deux en trois ans, rappelle l’expert. Cet aspect est fondamental, parce qu’il sous-entend que les industriels doivent continuellement adapter leurs modèles économiques à une forte volatilité du prix, ce qui n’était pas le cas par le passé ». Dans ce contexte, 2016 et 2017 s’annoncent donc difficiles pour certains professionnels de la filière grain, d’autant que « la France est le seul marché au monde à avoir été autant pénalisé par les aléas climatiques, alors que les productions sont restées importantes dans en Amérique (Nord et Sud) et à l’est de l’Europe. A titre d’indication, la Russie devrait produire cette année plus de 65 millions de tonnes de blé tendre, alors que la production française, habituellement de 35-38 millions de tonnes (41 en 2015), devrait tomber entre 25 et 28 millions", souligne encore Philippe Chapuis.
Poursuite de la concentration dans les céréales
"Ceci pourrait aussi avoir des conséquences très importantes sur nos marchés à l’exportation, sachant que les débouchés de la filière céréalière française en dépendent habituellement à 50 %. Et cette année, comme nous allons nourrir en priorité notre marché domestique et européen, nous allons perdre nos grands marchés pays tiers, ce qui constitue un vrai risque pour l’avenir », craint l’expert du Crédit Agricole S.A.. Une situation qui devrait très probablement accentuer le phénomène de concentration qui existe déjà dans cette filière. « Et on peut même imaginer un attrait des Européens pour les céréaliers français, affectés certes cette année par de mauvaises récoltes, mais dont la qualité et le savoir-faire sont reconnus », n’exclut pas Philippe Chapuis.
Le deuxième point important relevé par l’Observatoire montre une reprise de la rentabilité dans le secteur qui après deux années de baisse en effet, « revient à 7,1 % (+ 0,4 point) pour l’ensemble des IAA », note le Crédit Agricole S.A. Le taux de rentabilité d’exploitation (Ebitda sur chiffre d’affaires) revient ainsi sur le niveau des années 2011/2012. Ce développement de la rentabilité n’est pas global, mais tiré par les vins et spiritueux au sens large et la filière lait qui a bénéficié d’un prix de la matière première inférieure à celle de l’année précédente, « contrairement à l’année 2014 où le décalage (particulièrement marqué en France) entre le prix du lait payé au producteur et les cours des produits laitiers avait pesé sur la rentabilité des transformateurs », rappelle le Crédit Agricole. Un rebond de la rentabilité d’exploitation qui a essentiellement profité aux « entreprises spécialisées dans les productions fromagères (qui) restent celles qui affichent les meilleures marges d’Ebitda à 7,8 % du chiffre d’affaires », selon l’Observatoire.
Le poids de leaders
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« Un phénomène déterminant, déjà mis en évidence lors de notre premier observatoire et qui se confirme, tient à la concentration et au poids des leaders dans notre pays. Qu’il s’agisse de la filière lait, volaille ou viande bovine, les plus gros tirent l’organisation de l’industrie au plan domestique et à l’international, contrairement à nos voisins allemands ou italiens dont le tissu est majoritairement composé de PME et d’ETI », relève Philippe Chapuis. En France, de nombreuses entreprises, sans marques propres, pénalisées par des coûts d’approvisionnements élevés et fortement dépendantes des circuits de la grande distribution, souffrent d’un problème de taille critique. « Pour l’ensemble des entreprises dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1 Mrd €, le ratio Ebitda/CA est ramené à 4,9 % Il est stable depuis 3 ans, et reste inférieur aux années précédentes », rappelle ainsi le Crédit Agricole. Un problème qui pèse sur leur rentabilité, mais aussi sur leur développement à l’international.
Ainsi, l’Observatoire met en avant le fait que les entreprises excédant 1 Mrd € de CA réalisent 68% du chiffre d’affaires international de l’ensemble des IAA. « C’est vraiment un phénomène de fond qui témoigne une fois encore du caractère fondamental de la taille critique des entreprises françaises, relève Philippe Chapuis. Pourtant, si les grosses entreprises internationalisées, essentiellement sur les spiritueux et le lait, sont celles qui dégagent les niveaux d’Ebitda les plus élevés, ne pas aller à l’international n’est pas discriminant pour les entreprises de taille inférieure dont certaines bénéficient d'une forte présence sur les produits du terroir ou sur des niches ». En effet, « les petites entreprises (CA < 10 M€) tirent leur épingle du jeu, même si leur rentabilité a légèrement baissé, grâce à un positionnement “terroir” et l’exploitation d’un marché de proximité : leur taux moyen d’Ebitda (6,5 %) reste supérieur à celui de la plupart des entreprises », note l’observatoire.
2016 : une année difficile
Enfin, un autre élément positif tient à la reprise de l’investissement. « Globalement, les IAA ont consacré 23 % de la valeur ajoutée dégagée en 2015 à l’investissement (contre 17,5 % en 2013-2014) », note l’Observatoire. Et là encore les entreprises leaders ont tiré le phénomène, « témoignant une fois encore de l'enjeu de la taille des entreprises françaises », constate Philippe Chapuis. "Les entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 1 Mrd € essentiellement dans le lait, les "polyvalentes" et "diversifiées grain" concentrent près de 70 % des flux d’investissement, et maintiennent un écart de 3 points avec les entreprises de taille inférieure en termes de vieillissement de l’outil (59 % contre 62 %) », selon l’Observatoire.
Autant d’améliorations constatées en 2015, mises à mal cette année. « Nous sommes clairement en train de vivre l’annus horribilis sur l’ensemble des filières. Si les fondamentaux sont meilleurs sur le fond, les IAA devraient en revanche subir un effet conjoncture très difficile cette année », estime Philippe Chapuis. Outre les difficultés déjà évoquées pour la filière grain, ce dernier met aussi l’accent sur les problèmes persistants de la filière viande bovine face à une consommation atone, auxquels s’ajoute une augmentation des vaches de réforme, liés aux difficultés de la filière lait. « Il faudrait un vrai travail de fond, un mouvement d’ensemble de la filière qui parte des éleveurs, jusqu’aux transformateurs. Et qui passe surtout par une adaptation de l’offre à la demande des consommateurs », préconise l’expert du Crédit Agricole S.A..
Retrouvez l'étude complète : http://etudes-economiques.credit-agricole.com/medias/Observatoire7_20161118.pdf