Ils y aurait un peu moins d’une quinzaine d’exploitations tenues par des agriculteurs français partis s’installer en Ukraine, essentiellement en grandes cultures. Ils sont souvent attirés par les dimensions de l’agriculture ukrainienne et des coûts de production inférieurs à la France. Sur place, ils font toutefois face à une forte insécurité juridique. Témoignages.
Arrivé dans la région en 2009, originaire de Paris avec une formation d’ingénieur, sans lien direct avec le monde agricole, Florian Garnier, est désormais gérant et copropiétaire de la société «Champs Elysées», qui produit des grandes cultures sur près de 12 000 ha et emploie plus de 100 personnes. Il n’est pas sûr qu’il aurait pu être agriculteur en France. « Ce qui m’a plu tout de suite, c’est la dimension industrielle. Ici la moisson, cela reste toute une logistique. Je trouve cela beaucoup plus motivant que partir seul avec son tracteur faire ses 100 ha », explique-t-il. « Ici on est sur le même environnement qu’en France, avec le même climat et les mêmes cultures. La pluviométrie est la même qu’en Île-de-France », note-t-il. Les rendements ne sont d’ailleurs pas très éloignés de la France avec, par exemple, entre 65 et 80 quintaux/ha pour le blé. « Mais la différence, c’est que tant que les céréales sont au cours actuel, le système français ne peut pas marcher, estime-t-il. On fait à peu près la même marge brute mais eux perdent ensuite de l’argent avec les charges ».
«On est passé en deux ans de 500 à 3200 hectares»
Avec son associé, il « est venu une première fois en 2007, puis une deuxième fois après avoir vu une annonce dans un journal agricole. Il nous a fallu un an pour trouver des terres », détaille-t-il. « Il y a 9 ans, 30 % de la région était encore en friche, laissée à l’abandon depuis la chute de l’URSS », ajoute-t-il, alors que la plaine sablonneuse entre Kiev et Jytomyr fait aujourd’hui l’objet, comme toutes les terres en Ukraine, d’une « véritable ruée ». Un agriculteur ukrainien acceptera finalement de leur céder 500 ha et les trois quarts des bâtiments de l’actuel « Champs Elysées ». « Une fois qu’on a eu le pied ici, on est passé en deux ans de 500 à 3 200 ha. Puis on a levé 1,5 million d’euros en 2012 et mon associé a repris d’autres fermes qu’on gère en commun ».
Même état d'esprit chez Emmanuel Van Den Bruwan, arrivé il y a douze ans en Ukraine et gérant à 34 ans d'une exploitation de 2000 ha de tournesol, soja, blé et petit pois. Ce fils d’agriculteur avait hésité à reprendre la ferme de ses parents dans le Perche. « Mais il n’y avait pas assez de potentiel », juge-t-il. Aujourd’hui, il porte un regard assez dur sur le système agricole français. « Les agriculteurs français se plaignent quand la tonne est à 150 dollars, alors qu’ils ont des aides. Nous avec ce prix-là on dégage un énorme bénéfice ». « En Ukraine, une tonne de blé coûte entre 90 et 140 dollars à produire alors que c’est entre 190 et 210 dollars dans l’Union Européenne, précise Jean-Jacques Hervé, ancien conseiller agricole pour le gouvernement ukrainien et vice-président de la CCI franco ukrainienne. Il y a donc un énorme différentiel de 50 à 60 dollars qu’il est impossible de justifier auprès des importateurs pour les producteurs français ».
Une pression foncière qui fait augmenter les coûts de production
Un constat qui reste vrai, même si les coûts de production ont tendance à augmenter en Ukraine, notamment du fait de la pression foncière. Avec le moratoire sur les ventes de terres toujours en place, tout passe par la location. Les 12 000 ha de l’exploitation Champs-Élysées se répartissent ainsi entre les mains de près de 3 000 propriétaires, chacun avec un bail sur 2 à 3 ha. « On paie plus de 80 % des loyers en blé », explique Florian Garnier. Pour les 4 000 ha de l’exploitation principale ce sont ainsi « 1 500 à 2000 personnes à qui on distribue 1,5 tonne de blé ».
Mais au loyer proprement dit, viennent s’ajouter les services et les aides que les exploitations fournissent en plus. Elles sont destinées à maintenir une forme de bonne intelligence avec le voisinage et surtout à faciliter la reconduction des contrats de bail ou à convaincre des propriétaires de terres de les louer. Cela peut aller de la participation financière aux travaux de l’église du village, à des services plus directs aux habitants. Dans ce système, les gros propriétaires de terre et les agroholdings prennent plus ou moins la place des anciens kolkhozes dans les communautés villageoises. Mais surtout, avec la pression sur le foncier, les villageois font monter leurs exigences entre grosses exploitations.
« Les petits fermiers ont tendance se constituer en coopératives »
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En plus du loyer, les Champs-Élysées fournissent ainsi tout une gamme de « coups de pouce » allant d’une botte de pailles à un propriétaire, à une aide financière lors d’un décès ou d’une naissance, en passant par du matériel mis à disposition des villageois. « Désormais, on leur laboure les petites parcelles. On ne le faisait pas au début, mais on est vraiment dans une forme de surenchère avec nos voisins », détaille Florian Garnier. Et cela d’autant plus que certains propriétaires lui ont déjà bien fait comprendre qu’ils comptaient récupérer certaines de leurs terres. « Ils veulent les récupérer pour leurs familles. Les petits fermiers ont tendance à grossir et à vouloir se constituer en coopératives ». Une situation qui finit par peser sur les coûts de production.
« Un contrat ne vaut rien en Ukraine »
À ces difficultés s’ajoute une insécurité juridique. « Un contrat ne vaut rien en Ukraine », rappelle ainsi Celine Leduc, directrice d’une exploitation de 1 600 ha de polyculture à Berezane, dans le sud-est de Kiev. « Tout est compliqué. Si jamais ils ne respectent pas leur part, on va au tribunal et on obtient gain de cause. Mais la décision n’est souvent pas appliquée », explique-t-elle. Une vérité pour la gestion des terres mais aussi dans les litiges commerciaux. L’un de ses fournisseurs de semences, Imperial Agro, vient de faire faillite. « On en avait acheté pour 40 000 euros et seulement la moitié a été livrée. Il est probable qu’on ne verra jamais le reste », juge-t-elle. Enfin, il y a également la perspective de l’élection présidentielle de l’année prochaine, qui pourrait faire réémerger la question de la fin du moratoire sur les ventes de terres. Si c’est le cas, « est-ce qu’en tant qu’étranger on aura le droit d’acheter des terres ? », s’interroge-t-elle. « On a plein d’idées pour valoriser notre production, mais il y a encore beaucoup d’incertitudes en ce moment ».
Les Allemands et Hollandais aussi présents en Ukraine
En plus des Champs-Élysées (12000 hectares), la présence des agriculteurs français en Ukraine se résume à deux autres exploitations de taille comparable, notamment Agro KMR dans l’Est du pays, et d’une dizaine d’autres exploitations entre 1 500 et 2 000 ha, indique l’Ambassade de France sur place. Mais les Français ne sont pas les seuls étrangers dans le pays. « Les Hollandais et les Allemands sont bien représentés », note Florian Garnier. « Les Allemands de l’Est sont russophones et ont une bonne connaissance du cadre soviétique. C’est facile pour eux de passer de l’un à l’autre », explique-t-il. Il y aurait également quelques Italiens et Américains. Mais au final assez peu d’étrangers réellement présent sur place. « Par contre, il y a des capitaux étrangers dans les agroholdings ukrainiennes. D’ailleurs, la plupart sont cotées à l’étranger », relèvent-ils.
Les salaires ukrainiens en augmentation
« Une des problématiques de l’Ukraine en matière de main-d’œuvre, c’est que beaucoup de jeunes cadres formés font le choix de partir en Europe de l’Ouest pour de meilleurs salaires et que la main-d’œuvre peu qualifiée est aspirée par les États alentour », décrypte Nicolas Perrin, conseiller agricole à l’ambassade d’Ukraine. 500 à 600 000 Ukrainiens travailleraient ainsi dans les états frontaliers de l’Ukraine, notamment la Pologne, où ils remplacent la main-d’œuvre elle-même partie en Europe de l’Ouest. Conséquence dans le pays : les salaires augmentent. Le salaire minimum a doublé en 2017, passant de 1 600 à 3 200 grivna (104 euros) et le salaire moyen devrait également doubler entre 2016 et 2019. Celui-ci est actuellement autour de 10 000 grivna (326 euros) au niveau national, 11 000 grivna (358 euros) à Kiev.