Éric Piolle, maire EELV de Grenoble, a été le premier maire d’une grande ville à reprendre un arrêté anti-pesticides le 22 février après la décision du Conseil d’État. Une action qui s'inscrit dans une critique plus large de l’engagement du président et de sa majorité en matière de transition agroécologique.
Pourquoi avoir publié un deuxième arrêté anti-pesticides ?
Après La Montagne, nous sommes aujourd’hui la plus grande ville à avoir publié cet arrêté, et j’espère que d’autres suivront. Car l’exposition aux pesticides est clairement dangereuse. Une récente étude montre par exemple qu’ils augmentent de 50 % le risque de développer une leucémie aiguë myéloïde, dont les agriculteurs sont les premières victimes. La motivation de notre arrêté est donc avant tout de mobiliser les compétences qui nous sont confiées par la loi pour protéger non seulement les producteurs mais également l’eau, l’air, notre biodiversité, notre santé, nos enfants.
Vous avez estimé dans un communiqué que les pouvoirs compétents sur les phytos étaient « trop frileux » sur le sujet au niveau national. Comment voudriez-vous aller plus loin ?
La France est dans une impasse. Un rapport publié par la Fondation Nicolas Hulot en février estime que seul 1 % des aides publiques sert à réduire les utilisations des pesticides dans le secteur agricole et alimentaire. Il montre aussi une augmentation des recours aux produits de 25 % en dix ans, même si elle demeure le fait d’un petit nombre d’exploitations qui s’agrandissent.
On voit bien que les pouvoirs publics ne vont pas assez loin, la réintroduction des néonicotinoïdes étant l’élément le plus marquant des renoncements du président de la République dans ce domaine. On pourrait citer aussi le manque de prise en compte des effets cocktails, ou la non-reconnaissance des maladies liées aux pesticides comme maladies professionnelles.
Faudrait-il, pour vous, aller jusqu’à fixer un horizon de sortie des pesticides ?
C’est cela, en tout cas, qui permettrait de fixer une trajectoire, et de définir de véritables moyens d’accompagnement. Clairement, nous sommes dans une situation où les agriculteurs ne sont pas aidés pour accomplir cette transition. C’est encore ce que souligne encore la fondation Nicolas Hulot, en montrant que 60 % des exploitations pourraient changer de modèle si elles étaient accompagnées. Nous avons là un vrai objet pour protéger notre santé, notre environnement, et les agriculteurs, sans les stigmatiser. Avec un chemin commun, et un accompagnement digne de ce nom. Il faut sortir de la culpabilisation, qui pèse non seulement sur les agriculteurs, mais également la société tout entière.
Qu’avez-vous pensé de la transformation de l’obligation d’un choix végétarien quotidien dans la restauration collective, voulu par les citoyens de la Convention sur le climat, en une expérimentation dans les cantines ?
Aller aussi lentement, c’est reculer, il y a une nécessité d’agir. Suite aux polémiques stupides qu’ont lancées récemment certains membres du gouvernement sur le sujet, j’ai eu l’occasion de m’exprimer dans les médias, et j’ai reçu le soutien de certains éleveurs. Le monde agricole bouge, on le sent. Car cette modification de notre alimentation sera également bénéfique pour lui.
Nous avons un double défi : non seulement manger moins de viande, mais aussi manger de la viande qui provient de fermes locales et de petite taille. Pour y arriver dans les cantines, tout cela passe par la formation du personnel, par un travail avec les diététiciens, mais aussi par une volonté politique. Peut-être surtout par une conscience politique : baisser la consommation de viande et manger une viande de meilleure qualité est bon pour notre santé, pour le climat, mais aussi pour les éleveurs.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Où en êtes-vous dans les cantines grenobloises des autres objectifs fixés par la loi Egalim ?
Nous avons atteint 60 % de bio dans les écoles, et même 95 % dans les crèches. Notre objectif est d’aller encore plus loin, en passant à 100 % de bio et local partout. Le bio se développe à une vitesse exponentielle : il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Les collectivités peuvent être pionnières là-dessus.
Il faut rappeler que ce n’est pas un enjeu financier. Dans le prix d’un repas à la cantine, le prix des denrées représente un peu moins de 30 %. Réduire la part de viande nous permet alors d’augmenter la qualité de la viande consommée, comme celle des autres produits. J’y vois une occasion de réconcilier alimentation et l’agriculture, pour créer de véritables liens sur le territoire.
Est-ce aussi un des objectifs des fermes que vous avez installées à Grenoble ?
Les fermes urbaines sont à petite échelle mais elles créent un état d’esprit, et aussi de l’emploi. Dans notre centre horticole nous hébergeons une ferme bio, et une entreprise de micropousse qui cultive sur des terrains de la commune et vend sa production à des restaurants devrait aussi bientôt s’étendre en valorisant des personnes en insertion. Tout cela joue un rôle de lien territorial, d’éducation.
Nous venons par ailleurs de racheter 50 hectares de terres agricoles avec la métropole pour installer de nouveaux producteurs. Ce type d’aide est d’autant plus pertinent quand on connaît le nombre de paysans qui vivent dans une grande précarité. Le monde agricole continue de vivre l’équivalent d’un plan social du secteur aérien chaque année en perdant 5 000 à 10 000 emplois, et c’est insupportable. Mêler les questions de santé à l’alimentation, au développement territorial, à l’activité économique est pourtant tellement réjouissant : c’est là que nous avons des choses à faire.
La loi Egalim, le plan biodiversité ou la loi climat à venir font-elles suffisamment pour l’accompagnement de la transition que vous espérez ?
Ce sont autant d’occasions ratées. Nous n’avons pas été assez loin, faute d’un portage politique assez fort. Sur la renégociation de la Pac, la France a aussi une grande responsabilité pour faire bouger les choses. Nous devons clairement réformer cette politique pour qu’elle aille plus loin dans le pourcentage des éco-régimes, ou les mécanismes de distribution vers les petites et moyennes exploitations. Les élections régionales à venir seront un autre rendez-vous fort dans les mois à venir pour l’agriculture et l’alimentation. Nicolas Thierry, en Nouvelle Aquitaine, y travaille beaucoup.