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Interview « Les animaux des feed-lots ne passeraient pas les portes d’un abattoir en France »

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Les négociations sur l’Accord de libre-échange (ALE) entre les Etats-Unis et l’Union européenne ont officiellement commencé le 8 juillet. En France, Interbev (interprofession bétail et viandes) dénonce les distorsions de concurrence à venir. Pierre Chevalier, président de la Fédération nationale bovine (FNB), revient sur les intérêts français qu’il faudra porter tout au long des négociations.

Les négociations sur l’Accord de libre-échange ont commencé le 8 juillet. La viande bovine, classée produit sensible, sera l’objet de négociations. Comment se prépare la filière bovine en France ?
Nous sommes en train de mettre en place une stratégie collective, d’autant que nous savons que l’agriculture est trop souvent la variable d’ajustement dans ces négociations qui porteront aussi sur l’industrie, les services… Toutes les familles d’Interbev (interprofession bétail et viandes) adoptent déjà une position commune. Nous sommes allés visiter un feed-lot et un abattoir appartenant au groupe brésilien JBS implanté aux Etats-Unis à Denver dans le Colorado en novembre dernier. L’élevage que nous avons visité, c’est 50 000 animaux répartis sur 100 hectares. 11 personnes y travaillent. Les animaux sont parqués à l’extérieur, il n’y a pas un mètre carré d’abris. Et encore, quand nous y étions, c’était l’hiver ! Mais en été sous 40 degrés…
 
Les conditions d’élevage sont très différentes de ce qui se fait en Europe et en France. Ce sont les enjeux des négociations qui viennent de commencer ?
Les sujets prioritaires sont environnementaux, sociétaux et sanitaires. Pour le moment, ils ne sont pas dans les négociations. Si on ne met pas la pression sur ces sujets et que l’on se contente de la maintenir sur les seules questions commerciales, on a perdu. Les distorsions de concurrence portent sur toutes les normes auxquelles répondent les élevages européens en termes d’environnement, de sécurité sanitaire et de bien-être animal. On ne peut pas supporter des importations de viande bovine issue d’animaux nés, élevés et abattus dans des conditions que nous avons pu voir de nos yeux à Denver. Les animaux sortant des feed-lots ne passeraient pas les portes d’un abattoir en France, ne serait-ce que par manque de propreté. Comment peut-on accepter d’importer de la viande issue d’élevages qui ne répondent pas aux normes européennes ? Dans le feed-lots que nous avons visité, les animaux sont recouverts de boue des pieds à la tête. En arrivant dans les abattoirs, là-bas, les animaux sont littéralement karchérisés avec de l’eau chlorée. L’eau arrive claire, elle s’écoule noire. Le différentiel entre les points sanitaires est énorme, non seulement en élevage, mais aussi dans les abattoirs. Ce n’est pas acceptable. Et en outre, ces distorsions de concurrence sur les conditions d’élevage entrainent des distorsions de concurrence économique.
 
Comment s’annoncent les négociations sur ces enjeux ?
Les négociations commencent, mais elles peuvent durer des mois, voire des années. Avec l’ensemble de la filière nous mettons en place une stratégie incisive et sur la durée. Les études sont en cours pour proposer des données objectives sur le différentiel entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Parmi les questions étudiées, il y la traçabilité, les conditions de travail de la main d’œuvre, les modèles d’exploitations, les hormones, l’environnement, la rémunération de la main d’œuvre, le bien-être animal, etc.
 
La position française est claire, mais il s’agit de négociations européennes. La France pourra-t-elle compter sur le soutien des autres Etats membres ?
Vous savez, il y a des pays très libéraux en Europe. Les pays du nord de l’Europe ne seront pas à nos côtés sur ces négociations. Nous ne pourrons plus compter sur les pays du sud de l’Europe et sur l’Irlande, par exemple. Jusqu’à maintenant, les Irlandais ne se sont pas tellement exprimés car ils présidaient le Conseil européen. Maintenant que la Lituanie le préside, l’Irlande devrait être plus incisive. Par ailleurs, à moins d’un an des élections européennes, le Parlement fait la danse du ventre, on se demande quelle est sa stratégie. L’autre angle d’attaque, ce sont les associations environnementales. Que font-elles ? Nous devons faire savoir les enjeux de cet accord qui soulèvent des débats de fond sur le type d’élevage que nous soutenons.
Nous mobiliserons aussi le Copa-Cogeca (voix unie des agriculteurs et de leurs coopératives dans l’Union européenne) dont je préside le groupe de travail en charge de la viande bovine. Par ailleurs, Stéphane Le Foll est mobilisé, il m’a encore dit qu’on ne pourrait pas importer de la viande venant d’élevages qui ne répondent pas aux normes européennes de bien-être, d’environnement et de sécurité sanitaire. Il était très tranché.
Nous devons aussi informer les chefs d’Etat. Et bien entendu, toutes les familles d’Interbev resteront actives pendant la durée des négociations…
 
Le grand public fait aussi partie de votre cible stratégique ?
L’opinion publique sera déterminante. Elle sera aussi inscrite dans la durée. Les consommateurs doivent connaître l’enjeu sociétal de ces négociations pour la filière et de fait pour leur alimentation. C’est notre devoir d’informer : les consommateurs ont le droit de savoir. Dans certains pays nordiques, il y a de la viande qui vient des Etats-Unis. Il y a une illustration montrant un cow-boy entouré de ses animaux dans l’herbe. L’image est fausse. Les consommateurs ne doivent pas être trompés.

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