Economiste à l’OCDE, Loek Boonekamp estime que le vrai facteur de changement expliquant la hausse des prix des matières premières agricoles est le développement des biocarburants. C’est lui qui justifiera sur dix ans une hausse des prix de 20 à 40 %. L’apparition des produits de seconde génération n’y changera pas grand-chose. Grâce aux réserves de terres disponibles en Amérique latine, la planète devrait continuer toutefois à pouvoir se nourrir.
Mettre en avant la croissance économique des pays émergents pour expliquer la hausse des prix est une analyse « trop simple », selon Loek Boonekamp. « La croissance est très élevée depuis une dizaine d’années déjà, or cela n’a pas fait grimper les prix des produits agricoles, analyse-t-il. Au contraire, ils ont baissé en termes réels ». L’économiste estime qu’il faut différencier le court terme du moyen et du long terme. A court terme, la hausse des cours des céréales est conjoncturelle. « Sur 2006/2007, nous avons assisté à une chute de production de 62 Mt en blé et céréales secondaires dans l’Union européenne, en Amérique du nord et en Australie, tandis que dans le même temps, les utilisations dans ces pays grimpaient de 15 Mt pour les bioénergies », évalue Loek Boonekamp. De quoi donner un choc au marché, surtout dans un contexte de stocks très bas. « Même sans les biocarburants, cela aurait donné lieu à une flambée des prix », juge-t-il.
Les biocarburants changent la donne
A plus long terme, la hausse des prix devrait se maintenir. Mais elle se fonderait sur d’autres facteurs. Pour Loek Boonekamp, dont l’analyse repose sur les travaux de modélisation développés par l’OCDE, les rendements devraient retrouver leurs niveaux moyens, la productivité augmentant globalement de 1 % par an, comme c’était le cas jusqu’à présent. Le changement climatique ne jouerait pas à l’échelle de 10 ans. Sauf que « le coût du pétrole et la demande en graines pour les biocarburants vont tirer les prix à la hausse », explique-t-il. En Europe, par exemple, la demande en biodiesel pousse les agriculteurs à faire du colza, ce qui réduit les disponibilités en terre pour les céréales, faisant grimper les cours. Les prix seront structurellement plus élevés, de 20 à 40 %, parce que les besoins mondiaux vont augmenter, et que les coûts de production vont s’accroître avec la hausse des cours du pétrole. « L’un de nos Etats membres, le Canada, a interrogé notre modèle pour savoir quels facteurs pourraient entraîner les prix à la baisse,explique Loek Boonekamp. Seule une chute des prix du pétrole entraînant une baisse de l’intérêt pour les biocarburants engendrerait une baisse significative ».
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La deuxième génération n’y changera rien
L’entrée en scène d’une deuxième génération de biocarburants issus de la biomasse peut-elle modifier la donne ? « Depuis 10 ans, nous entendons les scientifiques nous dire que la deuxième génération arrive, mais cela n’a pas été le cas jusqu’à maintenant ! souligne Loek Boonekamp. De toute façon, il n’est pas certain que ces biocarburants résoudront le problème des disponibilités en terres ». Car l’économiste estime qu’ils ne séduiront pas tout le monde. La mise à disposition de la matière première et son transport coûteront cher. Réduire ces coûts exigerait de mettre en place de petites unités de transformation… Mais les industriels s’orienteront probablement vers de grandes unités centralisées afin de faire des économies d’échelle. « Lorsque les produits de deuxième génération seront disponibles, rien ne dit que toute la production va changer de bord », estime l’économiste. Leur coût risque d’être élevé.
Croissance des échanges Sud-Sud
Loek Boonekamp ne s’affole pas en ce qui concerne l’offre. Car si en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie, les disponibilités en terres sont limitées, un gisement de terres existe en Amérique latine. « Les Brésiliens disposent d’une superficie agricole de 45 millions d’hectares, et selon leurs dires, ils peuvent dégager 90 millions d’hectares supplémentaires sans toucher à la forêt amazonienne », relève-t-il. Une situation semblable prévaut en Argentine. Bien que déplacée, la production pourrait donc être assurée. Cette nouvelle carte, qui commence à se mettre en place, va induire de nouveaux types d’échanges, déjà en partie visibles. « Les parts de marché des pays de l’OCDE présents en agriculture se réduisent sur tous les produits,relate-t-il. Leurs exportations sont en baisse par rapport à certains pays en développement ». Une tendance qui devrait se confirmer : les échanges entre pays du sud vont se renforcer, au détriment des anciens échanges entre le Nord et le Sud.