La grève commerciale menée par les producteurs de céréales d’Argentine a fait reculer le gouvernement d’Alberto Fernández, qui voulait suspendre les exportations de maïs jusqu’en mars. Une victoire syndicale ponctuelle, car la guerre des prix alimentaires sur le marché intérieur ne fait que commencer.
La grève des opérations commerciales qu’ont menée, du 10 au 12 janvier, de nombreux céréaliers argentins pour protester contre la suspension des exportations de maïs décrétée quelques jours auparavant par le gouvernement, a rempli son objectif dès son troisième jour. Le 12 janvier, le ministère de l’Agriculture a publié un arrêté excluant expressément toute interdiction, même provisoire, des ventes de maïs à l’étranger, ce qui a mis fin à la grève.
Il s’agit d’une victoire pour les syndicats qui ont lancé la grève (la Fédération agraire argentine, la Société rurale argentine et les Confédérations rurales argentines, CRA). Car ce qui a mobilisé les agriculteurs, c’est bien le fait que l’État intervienne sur les marchés agricoles de façon impromptue et discrétionnaire. En leur donnant raison, le président de la République argentine, Alberto Fernández, semble défendre le libre jeu de l’offre et de la demande. Venant de la part d’un cacique péroniste dont la vice-présidente s’appelle Cristina Kirchner, cela n’était pas gagné d’avance.
Prix contrôlé pour 660 produits de 1re nécessité
Mais cette victoire syndicale pourrait être de courte durée. En effet, le gouvernement n’a nullement renoncé à son but final, qui est de garantir un maïs bon marché aux industriels de la viande qui fournissent la place locale. Le succès de son programme de contrôle des prix au détail des produits de première nécessité, baptisé « Prix contenus » (Precios cuidados, en Espagnol), en vigueur depuis déjà huit ans, en dépend. Ironie du calendrier – sans doute voulue –, le jour même où le gouvernement argentin renonçait à suspendre les exportations de maïs (le 12 janvier), ce programme a été amplifié de 334 à 660 produits, en majorité des biens alimentaires.
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Désormais, dans toutes les grandes villes d’Argentine, les prix au détail de quatre morceaux de bœuf, de 84 produits laitiers (beurre, lait UHT, fromages, desserts…), du poulet entier, mais aussi des couches-culottes et des tampons hygiéniques, entre autres, sont ainsi plafonnés par l’État pendant trois mois. Au terme de cette période, les pouvoirs publics autorisent, ou non, une hausse de valeur toujours inférieure à l’indice générale d’inflation. Résultat, inévitable à terme, presque toutes les valeurs s’envolent, sauf celle des aliments. « Et là, on va tout droit au clash. L’année 2021 sera conflictuelle », prédit Gabriel de Raedemaeker, le vice-président de CRA. Il raconte que « les industriels avicoles ont averti le gouvernement qu’ils ne pourraient pas fournir des poulets au prix de gros officiel avec un cours du maïs aussi élevé qu’actuellement ». D’où l’idée des dirigeants au pouvoir en Argentine de fermer les vannes de l’export pour gonfler l’offre interne et ainsi déprimer la valeur locale du maïs.
Crainte du retour de la Junte des grains
Cette logique est rejetée en bloc par les agriculteurs d’Argentine. Ceux-ci ont déjà enduré la suspension des exportations de bœuf à partir de 2006, puis les restrictions aux exportations de céréales (blé et maïs) de 2008 à 2015. Ces dernières ont été impuissantes à enrayer l’inflation des prix alimentaires, mais ont fait les choux gras des intermédiaires et des transformateurs aux dépens des producteurs de grains – on se souvient d’exportateurs de blé réalisant des marges de 50 $/t, scandalisant les producteurs. Après avoir combattu tout cela, les céréaliers en particulier craignent ce qui peut se cacher derrière un simple décret ministériel : dans le pire des cas, la restauration de la Junte nationale des grains, comme l’a proposé récemment une députée kirchneriste.
Une victoire syndicale de courte durée