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Interview de René Mauget (Essec) « Les coopératives laitières n’en ont pas terminé avec les difficultés »

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« Les agriculteurs ne pourront pas faire sur le lait ce qu’ils ont accompli sur le secteur du sucre », estime René Mauget, professeur au département stratégie du groupe Essec. Chercheur à l’Institut de management international de l’Essec (Imia-Essec), il estime que « les coopératives laitières n’en ont pas terminé avec les difficultés ».

Le chiffre d’affaires global des 15 premières coopératives françaises a légèrement reculé en 2005. Comment expliquez-vous cette évolution ?

Il faudrait d’abord regarder l’évolution du périmètre de consolidation de ces groupes. Cependant, l’année 2005 a connu des crises, qui ont fragilisé les résultats, notamment durant les derniers mois avec la grippe aviaire. Mais Terrena connaît des difficultés depuis bien plus longtemps sur le secteur avicole avec sa branche Gastronome. Les pressions continues de la grande distribution sur les marques jouent également un rôle néfaste pour les coopératives. Sodiaal en subit les conséquences sur le lait. Les problèmes sont venus également de la Pac avec la suppression des restitutions sur le beurre et la poudre de lait. En viandes bovines, les coopératives ont bénéficié d’une conjoncture favorable. Sur le porc, des restructurations sont encore à faire. Les capacités restent excédentaires. Certains disent qu’il faudrait fermer des abattoirs. La Cooperl fonctionne bien mais elle reste petite face aux poids des acteurs du Nord de l’Europe. Il y a de plus une période d’incertitude avec les ventes des activités charcuteries de Sara Lee et de Madrange. Dans le secteur des céréales et de l’approvisionnement, les coopératives semblent bien se porter. Les groupes régionaux cherchent à consolider leurs activités par des manœuvres d’envergure, comme la société d’investissement Siclaé pour Champagne Céréales, EMC2 et Nourricia, et Sévéal, pour regrouper les achats d’approvisionnement.

Que pensez-vous de l’internationalisation des coopératives ?

L’internationalisation n’est pas un but compte-tenu de la finalité des coops, mais peut dans certains cas constituer une stratégie pertinente. C’est le cas de Tereos, dans le sucre, qui se développe massivement au Brésil et en Afrique et qui pourrait devenir le n°1 mondial. Les développements de Cecab-d’Aucy dans la conserve de légumes en Hongrie et en Russie et de Florette-Agrial sur la 4e gamme sont également intéressants à suivre. On pourrait parler d’autres opérations plus anciennes comme Malteurop et Nutrixo qui se sont développés au niveau mondial et également Limagrain qui est aujourd’hui le n°4 des semences dans le monde. Il faut souligner bien sûr l’incontestable réussite de Sodiaal dans la franchise de Yoplait, qui est présente dans 40 pays. Il y a déjà des retombées de dividendes pour les agriculteurs mais les résultats ne sont pas toujours très visibles. Cependant, on voit apparaître l’entrée des agriculteurs dans les structures holdings des groupes coopératifs comme Epis-Centre et Agrial.

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Comment analysez-vous la stratégie des coopératives dans le lait ?

Les coopératives laitières n’en ont pas terminé, je pense, avec les difficultés. Après la fin des restitutions sur le beurre et les poudres, elles vont devoir faire face à la baisse des droits de douane. Sodiaal a vendu en 2002 50 % de ses parts dans Yoplait à Paribas Affaires industrielles. C’était une solution à court terme pour générer des fonds. Aujourd’hui, il y a une incertitude. Paribas va se retirer prochainement. Les agriculteurs ne pourront pas faire ce qu’ils ont accompli sur le secteur du sucre et racheter les parts de Yoplait. L’investissement représentera sans doute plus de 500 millions d’euros. La situation de Sodiaal étant ce qu’elle est, ils ne pourront pas non plus s’endetter pour cela. Reste trois solutions, la reprise par un industriel privé, la reprise par un fonds d’investissement ou par des grosses coopératives du Nord de l’Europe par exemple. Sodiaal se renforce aujourd’hui dans le lait de consommation avec Orlait, Eurial et 3A, qui a réduit son périmètre en vendant ses filiales espagnoles à Lactalis. Mais cela reste un secteur très difficile. Sur Laïta, détenue par Coopagri, Even et Terrena, il faudrait approfondir l’union qui ne concerne que l’aspect commercialisation. Mais tout le monde ne semble pas encore d’accord. La force de frappe des groupes laitiers coopératifs à l’exportation sera sans doute nettement insuffisante par rapport aux enjeux de demain, pour exporter les surplus de fromages, quand on voit les projets nouveaux d’usine.

Les coopératives ont-elles intérêt à être polyvalentes ou au contraire à se spécialiser ?

La spécialisation entraîne moins de dispersions : arriver en position dominante sur un marché d’accord mais à condition d’opérer les restructurations qui vont avec. La polyvalence présente des avantages car cela permet de mieux résister aux crises de certains marchés. Mais les regroupements et les partenariats sont dans ce cas indispensables. Or, il y a souvent des problèmes d’entente. Unicopa a de son côté cherché des alliances dans le privé, avec Evialis dans l’alimentation animale et Entremont dans les fromages.